« Blues pour trois tombes et un fantôme » de Philippe Marczewski.

On trimballe toujours sa ville avec soi.

L’attachement d’un écrivain à une ville a une longue histoire. Il y a Dublin et Joyce, Trieste et Svevo, Paris et Réda, etc. Et cet attachement, dès qu’il est conscient qu’il constitue, peut-être, une part importante de ce qu’il est devenu, l’écrivain tentera d’en préciser les contours par l’écriture. La ville deviendra alors décors de la fiction, comme chez Pamuk ou Auster, occasions de parcours comme chez Sinclair ou méthode comme le Paris de Benjamin. Il y autant de villes que de façons de les parcourir. Il y autant de villes que d’écritures qui en sourdent. Et c’est quand les deux paraissent correspondre, comme s’épauler l’une l’autre, l’écriture et la ville, qu’une forme de grâce peut jaillir alors.

Goldo s’est arrêté pour photographier les oiseaux. Quand je lui ait dit qu’il archivait la ville, il m’a repris, précisé qu’il photographiait surtout le petit milieu socioculturel qui va au spectacle, au concert et se met des murges en soirée avec naturel, et que photographier la ville, c’était quelque chose de différent, et dans ses mots plein de modestie, j’ai compris que ça voulait dire « quelque chose de plus ». Quand on lui parle de démarche artistique dans son travail, il hausse les épaules. J’étais un peu désemparé, j’aurais bien aimé trouver des mots justes pour lui dire à quel point son travail me semble d’autant plus important qu’il s’attache au contraire à des personnes plutôt qu’à un milieu, ou plutôt, que ses photos ne prétendent pas documenter un milieu mais capter la présence à chaque fois nouvelle, chaque fois intense, des êtres qui en font partie, et que cette histoire de milieu, on s’en moque mais j’avais trop peu d’arguments pour en faire des phrases cohérentes, et pour tout dire ça me semblait un peu bête.

Liège a régné sur l’Europe. On l’a nommée l’Athènes du Nord. Elle fut révolutionnaire exemplaire. Elle fut l’un des centres mondiaux de la sidérurgie. Elle fut un haut lieu de l’histoire du jazz. Elle fut. Elle a été. Liège est une ville qui a été. Et qui soit ne se souvient plus de ce qu’elle a été, soit s’efforce de ne plus s’en souvenir. En parcourant les rues et l’histoire de Liège, les mêlant de ses rencontres et de ses souvenirs, Philippe Marczewski parvient à saisir ce qui fait l’essence de sa ville. GOUAILLE l’espace et le temps d’une villeEntre grandeur passée

Pour conjurer le sort funeste qui transforma la capitale d’un État puissant en ville de province, Liège s’est construit une carapace de devenir. C’est une ville qui sera plus qu’elle n’est, et fait mine de ne plus savoir ce qu’elle a été. Liège comme le jazz est impermanence.

Mais Blues pour trois tombes et un fantôme n’est ni le prétexte littéraire à un Lonely Planet urbain, ni une énième tentative nostalgique. En plongeant au cœur de ce qui fait Liège, son côté désabusé, son apparente insouciance, sa gouaille, ses boulets sauce lapin, l’auteur ne ramène pas à la surface qu’une prétendue vérité psychogéographique. En épousant le style maladivement rétif à toute prétention de sa ville (même quand il se place sur un piédestal, le liégeois paraît d’abord en avoir lui-même scié un pied) l’auteur fait véritablement oeuvre littéraire. D’un chapitre l’autre, en s’attachant toujours mieux à la ville, et plus encore à ceux qui l’habitent comme à ceux qui la parcourent, y photographient, y jouent, y créent, le lecteur en revient à ces questions initiales, sans jamais vraiment pouvoir y répondre. Si on trimballe bien toujours sa ville avec soi, se connaitre ne passe-t-il pas aussi par la connaitre mieux, cette ville? Et si on la trimballe bien toujours avec soi, cette ville, et qu’on cherche à la connaître vraiment, en toute humilité, et si chacun fait de même avec la sienne, toute ville, comme tout lieu, ne deviendrait-il pas l’occasion privilégiée d’une rencontre vraie? Dont ce livre (un livre est un lieu comme un autre) serait une étape indispensable?

Tout change mais tout dure.

Philippe Marczewski, Blues pour trois tombes et un fantôme, 2019, Inculte.

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