« Brouillards toxiques » de Alexis Zimmer.

Brouillards toxiques

 

« Le jour où la machine à vapeur a été trouvée, l’esprit humain a fait un pas immense vers son émancipation […] N’oublions pas que ce jour-là, c’est à la machine à vapeur, et par conséquent à un morceau de charbon, que nous aurons dû ce grand phénomène social. » Désormais « s’émanciper » suppose une consommation massive d’énergie fossile.

Entre le premier et le cinq décembre 1930, un brouillard d’une rare densité recouvrit l’Europe. De l’Angleterre au cœur de l’Europe continentale, les conséquences s’en font sentir : ralentissement des moyens de communication, accidents de la circulation, etc… Rien que d’habituel en somme. Si ce n’est que, non loin de Liège, dans une partie encaissée de la vallée de la Meuse, le brouillard parait, parmi les hommes et les bêtes, avoir mystérieusement semé la mort.

Des poussières, des gaz, des fumées, des usines, un brouillard, une vallée encaissée, une chute brusque des températures, leur inversion à une certaine hauteur, la vapeur d’eau qui se condense sur des tonnes de suie en suspension, des corps malades, prédisposés — corps « tarés », vies « hypothéquées » — et des morts… tout s’est emmêlé, jusqu’à produire sur les corps et les voies respiratoires — pharynx, larynx, trachées, bronches et alvéoles, cœur et système circulatoire — des altérations qui ont tué. La cause se dilue et, avec cette dilution, les critères d’imputation d’une responsabilité sont insaisissables. Ils se disséminent dans un écheveau de relations mêlant indistinctement des objets, des particules, des machines, des corps fragiles, des pratiques industrielles, des abstractions et des flux météorologiques bien concrets.

Très rapidement, la presse internationale s’empare du cas, des politiques sont interpellés, des experts sont désignés, des doigts sont pointés. Et les questions fusent : l’industrie est-elle responsable? les politiques et les industriels avaient-ils connaissance des risques? quelles mesures prendre pour éviter que le drame ne se reproduise plus? quelles voix sont autorisées à rendre compte et juger de l’événement?

Dans cette histoire, la différence entre inconvénient et dommage, impression et réalité, incommodité et insalubrité est le signe d’une dépossession. Seul l’expert sait interpréter de façon adéquate et par le détour de la science, ce dont les perceptions sensorielles — l’odeur et la vue en particulier — sont la manifestation. Ce savoir lui confère légitimité et autorité, un pouvoir de disqualifier les signes, les paroles et les énoncés jugés inappropriés, des énoncés se tenant sous le seuil d’une certaine scientificité dont il est le garant. Pour les experts, un corps sensible, un corps parlant est un corps qui se leurre. Un bon corps, un corps plausible, un corps à partir duquel un savoir à prétention scientifique peut être construit, est un corps abstrait, un corps réduit à son anatomie ou à certaines de ses fonctions physiologiques ou, comme en attestent les autopsies, un corps mort. Du moins un corps dont les signes d’altération s’ajustent a priori à leur méthode. Littéralement, dans cette histoire, seuls les experts savent respirer.

C’est bien connu : les faits parlent souvent mieux que les discours qui tentent d’en rendre compte. Mais que dire alors de ce qui fut dit des faits? Alexis Zimmer fait d’abord ici oeuvre d’historien. Mais d’un historien qui tente moins de documenter un phénomène que de nous confronter avec les mots et les discours sous lesquels celui-ci tend alors à disparaître. En faisant se rencontrer l’histoire longue (la constitution géologique du charbon) et la courte (le drame « industriel » et les rapports – techniques, médiatiques, politiques – qui en furent tirés en son temps), il parvient à conjoindre dans son récit, presque par la seule grâce de l’accumulation des faits, à la fois une lecture éclairante d’un événement et l’analyse glaçante de ce qui en fut fait. Et de ce que nous continuons à faire d’événements semblables.

Dans le creux des conflits exposés précédemment, une nouvelle atmosphère était produite. Une atmosphère susceptible d’accueillir par la constance de ses proportions universelles en certains éléments fondamentaux, la quantité toujours plus grande de gaz rejetés par le déploiement de la nouvelle industrie. En même temps que l’atmosphère subissait l’une des plus grandes transformations matérielles d’origine anthropique de son histoire, la problématisation et l’objectivation des rapports qu’entretenaient les hommes à cette dernière subissaient une refonte décisive. L’air ou les airs multiples et agissants d’ancien régime laissèrent la place à une atmosphère universelle, un fond indifférencié, relativement homogène, identique en tout lieu et en tout temps. Une atmosphère qui servit de matrice épistémologique à la pollution et à l’appréhension des nuisances du déploiement industriel.

Aujourd’hui, comme alors, ce sont bien les conditions climatiques – souvent alors associées à l’adjectif « exceptionnelles » – qui sont avancées en première instance comme causes mortifères de l’atmosphère. Ce sont elles qui « concentrent » les polluants ou « empêchent leur dilution ». Aujourd’hui, comme en 1930, ce sont des experts qui sont chargés « d’évaluer » les méfaits d’un toxique sur un corps moyen et d’en définir des « limites d’absorption acceptables », parfois en contradiction – voire au mépris – avec les corps individuels. Un des immenses mérites de ce livre est là : de nous faire constater qu’en un peu moins de cent ans, rien n’a fondamentalement changé dans les discours que nous formons pour rendre compte des dangers que nous créons. Et qu’il convient de rénover en profondeur les phrases censées analyser ces « manques d’air » et les paradigmes dont ils sont issus. A moins, bien sûr, que de s’étouffer toujours plus et de s’en satisfaire…

L’air que nous respirons est chargé de poussières et de gaz toxiques, mais aussi d’histoires entremêlées et indémêlables et nous n’en sentons que si peu. Puisse l’histoire qui suit nous apprendre, même un peu, à respirer autrement et à frayer les voies d’un monde plus respirable.

Alexis Zimmer, Brouillards toxiques, 2016, Zones Sensibles.

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