« Bubblegum » de Adam Levin

Si vous rechignez à me faire confiance, je ne peux que le comprendre.

Belt Magnet entend et peut communiquer avec des moquettes, des chaises, des savonnettes ou des briquets, c’est-à-dire avec ce qu’il nomme des « inans ». Belt Magnet, entendant ainsi le cri de détresse des balançoires abandonnées à la rouille, a donc décidé de mettre fin à leur souffrance en les détruisant, ce qui fit de lui, très jeune, un héros. Belt Magnet ne porte pas un nom fort commun. Belt Magnet perdra sa maman très jeune. Belt Magnet est ce que l’on appelle un psychotique. Belt Magnet sera l’un des premiers, en 1988, à recevoir un cure, alors encore dénommé « Botimal », être créé de toute pièce, robot de chair et de sang qui, à l’époque, était destiné à favoriser le soin des victimes de psychoses diverses mais qui deviendra bientôt un phénomène commercial d’une ampleur colossale. Belt Magnet a écrit un roman qui s’appelle Non pitié pas ça. Belt Magnet vit dans un monde bouleversé par la révolution du mignon. Belt Magnet, aujourd’hui âgé de 38 ans, entreprend de rédiger ses Mémoires.

Et le monde est rempli de balançoires rouillées, donc si je veux me convaincre qu’il est utile d’aller partout aider les balançoires rouillées, il faut que j’aie un moyen de choisir lesquelles aider, et le meilleur moyen de réduire le choix est de ne m’occuper que de « celles qui demandent ».

À première vue, le monde de Belt Magnet ne paraît pas être tout à fait le nôtre. Des attentats ont bien eu lieu, mais le 13 septembre 2001, chacun sait, dans « notre » monde, ce qu’est un animal domestique ou un tamagotchi mais personne n’a jamais vu ni possédé un cure, et qui se souvient « ici » d’avoir entendu parler d’une révolution du mignon… Et pourtant ces quelques changements qui le différencient de celui dont nous avons l’habitude, aussi étrange que cela puisse paraître, ne nous rendent pas son monde aussi lointain qu’envisagé. La difficulté à communiquer dans ce monde, les excès soudain d’empathie qui se transmuent en rage exterminatrice, la défaite de l’art devant la technologie ne sont ni des descriptions d’un autre monde, ni des préfigurations de ce que le nôtre deviendra. Sous la plume inventive d’Adam Levin, le monde de Belt devient incontestablement le nôtre.

que ces nouvelles formes que prennent des désirs anciens effraient certaines personnes et les changent, et donc qu’elles changent aussi la société, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, et qu’on ne peut pas dire si ce sera pour le pire ou le meilleur avant de nombreuses années, et même alors ce ne sera pas sûr, et donc c’est pour ça qu’il est important de ne pas juger si ces désirs étranges ou nouveaux sont bons ou mauvais en ayant peur, et surtout pas en ayant peur des terrains glissants, parce que les désirs étranges ou nouveaux ne doivent être jugés que sur le fait de savoir si leur assouvissement blesse ou non des gens ou s’il aide ou non des gens, car on peut tous être d’accord qu’on ne peut juger les choses que sur cette base.

Les tenants de l’adage « la réalité dépasse la fiction » en seront pour leurs frais avec Adam Levin. Avec lui, il n’est jamais question du dépassement ou du débordement de l’une par/sur l’autre mais bien de la tension permanente qu’elles entretiennent. Plutôt que de dépassement ou de débordement, il est question ici d’épaulement. Le monde de Belt, autant celui qui est un résultat de sa psychose (et qu’il sait lui-même être sujet à caution), que celui dans lequel il évolue en tant que personnage, n’est pas « autre ». Cette fiction est notre réel. Notre réel prend appui sur cette fiction. Comme celle-ci s’appuie sur tout ce qui fait notre réel. Ainsi, sans cependant que leurs différences deviennent jamais indiscernables, (alors que la fiction aurait normalement pour fonction de les faire disparaître aux yeux du lecteur), ces deux mondes deviennent-ils l’occasion pour chacun de se révéler à soi-même. Et ça c’est un fameux tour de force!

Il s’est dit que l’art pouvait faire ce que la technologie était incapable de faire, et… voilà que non. Soudain plus du tout. De son point de vue, il s’avère que la technologie peut tout faire, et mieux.

Adam Levin, Bubblegum, 2019, Inculte, trad. Maxime Berrée.

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