« Capital & Idéologie » de Thomas Piketty

Dans ce second opus fébrilement attendu, Thomas Piketty, s’il prolonge (voire répète) les analyses de son premier livre Le Capitalisme au XXIème siècle, entend également les dépasser en leur adjoignant une part prospective. Comme précisé (et abondamment détaillé) dans son premier texte, devenu best-seller international, les inégalités, dont le niveau a grandement baissé à la suite des deux conflits mondiaux du vingtième siècle, ont repris de la vigueur ces dernières décennies, jusqu’à ce que leur niveau actuel flirte peu à peu avec celui d’avant-guerre. Imparablement expliqué dans le livre sorti en 2013, le constat de la hausse des inégalités ne peut plus être ignoré. Ici, élargissant le constat, l’économiste croise la collection des données, leur remise en perspective, l’histoire au long cours et la recherche de solution avec un leitmotiv clair et répété à l’envi : l’inégalité n’est ni économique, ni technologique, elle est toujours idéologique et politique.

La sacralisation de la propriété privée est au fond une réponse naturelle à la peur du vide.

Comment en est-on venu à sacraliser la propriété? Quels sont les types de répartition des richesses, des revenus, des terres, de redistribution du capital que l’homme a inventé à travers le temps et l’espace? Comment les divers régimes inégalitaires ont-ils non seulement justifié l’inégalité mais aussi acquis l’adhésion du plus grand nombre à cette justification? Comment ces mêmes systèmes sont-ils issus ou ont été modifiés par les expériences coloniales ou esclavagistes? En quoi et pourquoi les systèmes communistes et sociaux-démocrates ont-ils failli dans leur volonté affichée de restreindre les inégalités? Au fil des tentatives pour répondre à ces questions (et à bien d’autres), apparaît, si pas une solution simple (faut pas déconner non plus!) au problème de l’inégalité, du moins des constantes qui permettent de renouveler le regard qu’on jetait sur elles, et surtout de bien vérifier qu’il n’est nullement une fatalité. Ce qui tranche pour le moins avec une bonne partie des discours en place.

Si l’auteur admet humblement ne pas pouvoir trouver de solution-miracle, le livre s’achève quand même sur une proposition à même, selon lui, de mettre un frein aux principes constitutifs de tout système inégalitaire. Cette proposition s’ancre dans deux mesures phares : un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises (en ouvrant réellement les organes décisionnels à tous ceux qui travaillent dans l’entreprise sans qu’ils ne possèdent nécessairement du capital) et la mise en place d’un principe de propriété temporaire du capital (via un principe de redistribution progressive par l’impôt annuel de l’ensemble des actifs, sans exception). Ces deux mesures, adoptées selon des modalités à préciser, pouvant alors financer une forme de dotation en capital à chacun. Le tout étant associé à un panel de mesures relatives à l’éducation, à la décarbonification de l’économie, à la justice internationale, à l’organisation de la démocratie, etc.

Si on veut pinailler un peu on pourra dire que le texte de Thomas Piketty n’est certes pas sans failles*. Le focus mis sur l’inégalité l’incite parfois à passer un peu vite (épistémologiquement s’entend, non éthiquement) sur d’autres concepts, comme l’équité ou la liberté. On peut lire aussi une certaine ambivalence entre sa volonté d’éviter absolument tout déterminisme ou tout naturalisme et à considérer les variations d’une seule variable – l’inégalité – comme responsable du pire ou du meilleur. On peut aussi légitimement émettre certaines réserves sur son analyse des glissements électoraux du vingtième siècle. Il n’en demeure pas moins que ces 1200 pages forment un des ensembles tout à la fois les plus rigoureux et le plus généreux** d’économie politique qu’il nous ait été donné de lire. Et que sa lecture reste absolument indispensable pour tout qui constate l’inégalité actuelle et se refuse à s’en satisfaire.

Thomas Piketty, Capital & idéologie, 2019, Le Seuil.

*d’aucuns d’ailleurs s’y sont engouffrés, gonflés d’une joie mauvaise, pour déverser sans vergogne les poncifs habituels. À la mauvaise foi d’un jugement à l’emporte-pièce, ils ont ajouté celle de critiquer un livre qu’ils n’avaient manifestement pas lu.

**un livre généreux (et diantre qu’ils sont rares) est un livre dont l’auteur envisage avec sérieux l’opinion contraire à ses convictions, sans la considérer a priori comme dissimulant des intérêts cachés, privés, et/ou inavouables. Ce faisant, il nous rappelle que ce n’est pas en proférant des oukases, en hurlant au « fascisme », en se complaisant dans le procès d’intention, que nous parviendrons à déconstruire une idée et les actes qu’elle sous-tend, mais bien en s’attachant à déconstruire cette idée, et elle seule…

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