« Ceci n’est pas qu’un tableau » de Bernard Lahire.

Ceci n'est pas un tableauLes attentions, les préventions, les précautions, l’allégresse, les applaudissements : tout cela provoqué par la seule arrivée d’un objet.  Il faut de fortes croyances collectives en l’objet d’art, sacralisé, pour déclencher de telles attitudes et autant d’effusions.

C’est en 2007, après un parcours de 350 ans dont la fin défraia la chronique que « La fuite en Egypte » de Poussin fut enfin acquise, pour 17 millions d’euros, par le musée des Beaux-Arts de Lyon.  Bernard Lahire s’empare de cette histoire remarquable pour en exhumer les non-dits et bâtir sur son exemple un essai interrogeant les mécanismes selon lui conjoints de la formation du sacré, de l’art, de la magie et de la domination.

Quelle est l’histoire de cet objet, de son statut, de son sens et de sa valeur, tant économique qu’esthétique, pour les acteurs, les groupes ou les institutions qui sont entrés en interaction avec lui à différents moments de l’histoire, depuis sa création jusqu’à son arrivée au musée des Beaux-Arts de Lyon?

Sans trop revenir, ni surtout s’arrêter, sur le sensationnalisme de « l’affaire », Bernard Lahire démonte les présupposés sur lesquels reposent nos attitudes relatives à l’art.  En montrant, précisément, en quoi ce sont des présupposés.  Ainsi, non seulement nos propres critères de jugement esthétiques, mais aussi tout ce sur quoi nous faisons reposer leur reconnaissance (ainsi des techniques scientifiques utilisées pour attester de la « paternité » ou de « l’authenticité » d’une œuvre), tout cela s’origine dans des présupposés qui, à défaut d’être reconnus comme tels, fonctionnent comme des croyances.  Ces croyances culturelles non reconnues pour ce qu’elles sont s’érigeant alors comme des états de faits.  Notre rapport à l’art non seulement est issu de ces autres rapports que nous avons pu établir avec le sacré, mais fonctionne, aujourd’hui encore, sur les mêmes modèles.  Les critères appelés à « juger » de l’importance d’une œuvre, ou de son authenticité, sont ceux auxquels on faisait appel au Moyen-Age pour juger de la pertinence ou non des reliques.  Et sous cette allégeance non reconnue au sacré, à la magie, se logent, se dissimulent (et d’autant mieux que cela est inconscient) des rapports de pouvoir.

le sacré n’est que la face transfigurée du pouvoir.

De l’expert issu des classes dominantes au PDG d’entreprise investissant (à moindre frais) dans la culture, du spectateur « lambda » laissant guider son regard vers une œuvre que tout un mécanisme de pouvoirs l’enjoint à contempler extatiquement à l’état organisant, par la simple institution du musée, un culte à l’art, tout personnage, toute institution peut se lire, dans les liens qu’il entretient avec l’œuvre d’art, comme remplissant une fonction sacrée et de pouvoir.

l’admiration, la docilité, le respect, la crainte, l’effroi devant le sublime, l’enchantement, etc.., sont autant d’attitudes devant l’œuvre qui sont analogues à celles que le dominé entretient à l’égard du dominant.

Bernard Lahire se prend parfois les pieds dans le tapis parfois trop ample qu’il se propose de dérouler.  Puisant (et le revendiquant) à tant de disciplines qu’il ne serait pas humain de les maitriser toutes parfaitement, il se heurte de temps à autre de plein fouet aux limites inhérentes à tout projet démesuré.  Ainsi peuvent paraître parfois péremptoires certaines affirmations, celles-ci s’arrêtant de fait au seuil d’analyses impossibles à mener exhaustivement.

Supplément d’âme, justification de son existence, sentiment d’importance sociale : toutes les tentatives de rapprochement d’avec le sacré sont des stratégies de mise à distance de l’insignifiance et de l’absurdité de toute existence mortelle.

On eût préféré qu’il choisisse reconnaitre et marquer l’incomplétude forcée de son analyse plutôt que de la faire buter sur des jugements un tantinet à l’emporte-pièce.  De même le prisme « dominant-dominé » par lequel il cherche à lire son sujet semble parfois être une thèse qu’il s’agit de conforter à tout prix plutôt que de la passer au crible des faits qu’il examine.  Allant jusqu’à, aveuglé par cette obstination un peu forcenée, ne jamais parler du tableau lui-même, il occulte sous les discours portant sur la chose, la chose elle-même.  Si « La fuite en Egypte » n’est pas qu’un tableau, il est aussi quand même un tableau…

S’il souffre des défauts inhérents à ce filtre obstiné et à l’ampleur de son projet, « Ceci n’est pas qu’un tableau » reste cependant un exemplaire et salvateur exercice de démystification de l’art.  Qui se propose, en digne héritier platonicien, de faire surgir de l’ombre dans laquelle elles se logent, les raisons de nos propres désirs.  Et ce en passant par la difficile mais nécessaire réunion de sous-disciplines, de sous-domaines, dont le morcellement, lui-même héritier d’états de faits, pèse irrémédiablement, à défaut d’être reconnu comme tel, sur toute tentative d’éclaircir ces raisons.

Peu à peu, ce sont des proximités ou des analogies que l’on ne voit plus, des phénomènes transversaux que l’on n’est plus en mesure de déceler, des relations d’interdépendance entre domaines de pratiques qui échappent par définition à l’analyse centrée sur un domaine ou un sous-domaine déterminés, et des questions ou des problèmes qui sont ignorés de part et d’autre des différentes frontières disciplinaires ou sous-disciplinaires.  Les chercheurs ont fini par s’accoutumer, du fait d’un processus grandissant de spécialisation, à réduire leurs ambitions interprétatives et à se concentrer sur des parcelles de plus en plus restreintes du monde social.

Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau, essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré, 2015, La Découverte.

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