« Chaosmos » de Christophe Carpentier.

Chaosmos

L’humanité, on a beau dire, mais pour un écrivain, c’est un matériau vraiment théorique, ne serait-ce que parce qu’on ne peut pas englober tout le monde on choisit des cibles narratives qu’on traite les unes après les autres tout au long d’un roman, et on s’en tire comme ça, en dégraissant la complexité de la vie pour la rendre accessible.

Les 92 Instituts de Vigilance de Tensions Urbaines (IVTU) répartis dans le monde ont pour mission de collecter les faits de violence en regard de leur Indice de Proximité Affective (IPA).  Plus l’IPA est bas, plus le crime est commis contre une personne n’ayant que peu de rapports affectifs avec le criminel.  Ainsi, l’IPA maximal sera accordé au suicide. Ce que constate Ned Peterson avec inquiétude, c’est que le nombre de meurtres à faible taux d’IPA augmente dangereusement.  Cette violence pépère, traditionnelle, que l’on retourne contre soi ou ses proches pour calmer celle du monde contemporain ne suffit plus à apaiser les tensions.  Les temps sont venus de la violence comme émancipation.  Où l’humanité n’est plus que milieu, et la violence l’onde qui le traverse.

la quantité de souffrances que l’humanité porte en elle a fini par dépasser la quantité d’espoir et de joies.

Dans ce triptyque inspiré et terriblement addictif qu’est Chaosmos (néologisme oxymorique joycien (un NOJ quoi)), Christophe Carpentier nous décrit en apparence un monde évoluant de la propagation de la violence (onde) à son règne sans partage (ode) et aboutissant au retour de l’ordre (ordre).  Et ce monde qu’il nous décrit nous semble être comme en devenir.  Mais dans le tourbillon d’anecdotes factuelles et cruelles de ce monde, l’argument du récit anticipatif ne fonctionne pas.  Ceux qui auront lu Chaosmos comme tel en auront manqué la force.  Que le titre est là pour rappeler.  Le cosmos est affaire de chaos ET d’osmose.  Notre monde est plan d’immanence (comme dirait l’autre).  Ou lieu de possibles.  De tous, en ce compris les plus contradictoires.  Et forcer le trait de l’un ou l’autre de ces possibles n’est pas fait pour nous avertir de leur survenue prochaine.  Mais pour nous rappeler que tout (en ce compris ce que l’on nomme le pire) est déjà là.  Chaosmos n’est pas le récit halluciné d’un demain.  Il ne nous alerte pas sur un futur, dont la fonction performative du texte nous permettrait de nous garder.

il faut se créer un petit Chaosmos à soi, qui vous permettra de garder pied dans l’époque, parce que le pire […] c’est de se croire ailleurs que là où on est vraiment.

Bien loin d’anticiper, Chaosmos replace maintenant et ici.  La violence trop longtemps contenue que pour être encore avec satisfaction retournée contre soi, l’abandon par principe des filtres que les civilisations ont déposé sur les corps, le travail élevé en vertu, la tentation de se préserver de toute possibilité de désordre (et donc de tout espace mental) par un ordre qui l’éradique à sa base, tout cela, c’est le quotidien et non l’avenir craint ou fantasmé.  Et le roman est là pour cela.  Non pour prévenir mais pour rappeler qu’on ne peut jamais totalement évoluer en périphérie de son époque.  Dans un langage dépouillé de ses contraintes d’ordres, contraintes où se lit, plus encore que les faits qu’elles érigent, l’idée fascisante non de ce qui est mais de ce qui DOIT être.

le langage est là pour dire ce qui est, étant entendu que ce qui est est ce qui doit être.

Dans les fictions qu’il produit, Christophe Carpentier ne nous prévient donc de rien.  Chaosmos, en donnant sa place à qui raconte (là où l’époque s’évertue à le dissimuler sous les faits dont elle le borne à rendre compte), en se défaisant des jugements moraux qui jamais n’expliquent les comportements d’un homme mais servent au contraire à dissuader de le faire, en montrant donc que le langage n’est pas que véhicule, et que raconter des histoires peut être le contraire de divertir, en ce sens donc, Chaosmos est bien plus que l’imagination débridée d’un destin.  Un récit mythologique.  Une cosmogonie de l’immanence.  Où Chaos n’est plus seul et la loi d’entropie un éternel retour.

un monde qui continue de produire des histoires ne peut être si mauvais que cela.

Christophe Carpentier, Chaosmos, 2014, P.O.L.

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