« Dans les forêts » de Pavel Melnikov-Petcherski.

Le rapport que le lecteur francophone entretient avec la littérature russe du dix-neuvième siècle est incontestablement marqué du sceau de quelques grands noms au-delà desquels, il faut bien l’avouer, plus rien ne parait relever du moindre intérêt. Il y a Tolstoï, Dostoïevski, Gogol, Tchekhov. Ajoutez-y peut-être, pour diverses raisons, Bounine, Andreïev, Chestov, Gorki, Afanassiev, Bakounine et Kropotkine, et le lecteur francophone aura eu l’impression d’avoir fait le tour du dix-neuvième siècle russe. Si l’histoire est censée bien faire son tri, il faut aussi ne pas oublier qu’elle met toujours du temps à le faire.

Nos forêts sont belles […] Ce sont elles qui nous nourrissent. C’est le Seigneur qui a fait croître les forêts pour le bien de l’homme, c’est le jardin de Dieu, il l’a planté Lui-même. Ici, chaque arbre nous vient de Dieu, pourquoi souhaiter qu’elles disparaissent?.. Et par qui sont-elles maudites? Tu as prononcé là une mauvaise, une sombre parole, Monsieur le marchand. Ne te fâche pas, je ne sais pas ton nom ni celui de ton père, mais il ne faut pas insulter nos forêts, car elles viennent de Dieu.

Dans les forêts nous peint l’histoire de Patap Maximytch, riche vaisselier de l’Outre-Volga vieux-croyant, et de sa famille. On y retrouve sa femme Axinia, sa sœur Manefa, abbesse de Komarovo, sa fille Nastia éperdument amoureuse d’Alexeï, Stoukolov, le pèlerin qui emmènera notre vaisselier dans une surprenante ruée vers l’or et une foule d’autres protagonistes, moines, paysans, commerçants, vagabonds. Dans le pur style de la fresque au long cours (1100 pages tout de même), Pavel Melnikov-Petcherski nous emmène dans un récit aussi captivant que truculent qui n’est pas sans rappeler ceux d’Alexandre Dumas (qu’on a d’ailleurs suspecté d’avoir abondamment plagié l’auteur russe).

Si le roman de l’auteur russe n’apporte effectivement pas grand-chose de neuf dans ses techniques narratives – qu’il maîtrise à la perfection – ni dans l’obsession séculier/religieux qui baigne toute la littérature russe, il est très loin de représenter une sorte de fond de tiroir ou de redite au rabais. Car c’est ici le regard qui change. Là où l’auteur russe du dix neuvième pose traditionnellement un regard avant tout moral sur ses personnages et les évènements dans lesquels il les insèrent, Pavel Melnikov-Petcherski les observe d’abord avec les outils de l’ethnologue. Ce monde des forêts, ces raskols, cet environnement vieux-croyant, qu’il avait d’abord approché relativement à ses fonctions de représentant officiel de l’état russe, et qu’il était donc supposé combattre, il a peu à peu appris à les connaitre et à les respecter. Foncièrement libéral, l’autre, dans sa différence même intolérante, même obscurantiste, est un objet de connaissance qu’il convient d’approcher et d’apprécier pour la raison même qu’il n’est pas nous. Dans les forêts est une entreprise ethnologique autant que romanesque où la fiction soutient l’exploration du réel plutôt que celui-ci ne soit le prétexte, via le roman, à l’investigation éthique, politique ou sociale. Et c’est dans ce « juste-milieu », dans cette conjonction des regards de l’ethnologue et du romancier, aussi acérés l’un que l’autre, que l’œuvre de Pavel Melnikov-Petcherski se révèle étonnement actuelle.

Pavel Melnikov-Petcherski, Dans les forêts, Éditions des Syrtes, trad. Sylvie Luneau.

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