« De l’air porteur » de Larry Eigner.

De l'ai(r porteurQuand, en errant, je lève les yeux de ma page

je ne dis rien

    quand on m’interroge

je suis, enfin, un incompétent, après tout

« Larry Eigner naît le 7 août 1927.  Suite à un accident de forceps à la naissance, il est atteint d’infirmité motrice cérébrale.  Il passe les cinquante premières années de sa vie dans son village natal, Swampscott, Massachussetts, entre forêt et océan.  Il investit la véranda de ses parents comme bureau d’écriture. »  Nous ne sommes pas coutumiers du biographique dans l’approche de la lecture.  Après tout, que l’auteur soit bel et bien mort (merci Barthes) nous arrange plutôt bien, dépouillant notre lecture d’oripeaux l’engonçant plus souvent qu’ils ne lui sont profitables.  Mais si nous ouvrons ceci avec l’éclairage biographique que nous reprenons au quatrième de couverture, c’est précisément parce que celui-ci jette ici moins sur l’œuvre une lumière qu’il n’en atteste une part de sa provenance.

il y a tout à évoquer

  mais les mots sont des mots

Et ces mots précisément, les jeter sur le blanc de la page ne se peut aussi facilement, matériellement parlant, quand cela nécessite une lutte sans fin contre l’immobile.  Infirmes, les doigts doivent être contraints à inscrire les mots sur la page.  Et cette tension, cette lutte proprement physique est lisible dans la page.  Dans ces écarts, les blancs qui restent entre les mots, se lisent ces difficultés à les y coucher.  Bien plus qu’une respiration, que l’inscription d’un rythme, ils signifient cette lutte.  Et par là, actualisent le poète sur la page.

mes propres mains sont des distractions

« Immobile », le poète est réceptacle, surface sur laquelle la nature vient à lui.  Il se fait vague ou arbre, ces manières qu’a le vent de se faire connaître.  Avant de transmettre et d’affronter « cet air qui peut être un mur », il doit sentir ce que cet air porte et lui amène du monde qui l’entoure.

Tu regardes et

le ciel est trop petit

  pour l’œil

Moins hantée par la mort que par les questions que son inéluctabilité pose, moins ancrée dans une nature qu’elle ne la fait advenir, mais autrement, la poésie de Larry Eigner, dans ses formes discrètes mais profondément originales est de celles après lesquelles, comme le disait William Carlos Williams, « les œuvre du passé semblent démodées ».

on s’endort toujours

  plus souvent qu’on ne se réveille

Et c’est sublime!

Larry Eigner, De l’air porteur, 2014, José Corti, trad. Martin Richet.

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