« D’entre eux » de Cédric Gerbehaye.

gerbehaye d'entre eux

On appartient au monde que l’on fait, pas à celui d’où l’on vient.

Cédric Gerbehaye est belge. Un Belge qui a voyagé. Beaucoup voyagé. Et qui, de retour « chez lui » a désiré s’interroger sur ce qu’est, précisément, ce « chez lui », ce qu’il représente factuellement, indépendamment de ses projections de sujet, comme dans le regard qu’il y porte.  Lors de ses derniers retours en Belgique, c’est un pays en crise politique profonde qu’il retrouvait. Sans gouvernement pendant longtemps, traversé par les séquelles d’une crise économique profonde, tiraillé entre deux communautés, deux langues, deux identités (et oui, l’on sait ce qui peut se loger sous ses vocables), secoué par les soubresauts d’une Europe en mal de politique, la Belgique, cet espace destiné à séparer, ce no man’s land hérité de 1830, ce laboratoire européen, lui offre un visage à la fois exsangue, éreinté, et riche des questions qu’il continue de soulever.

Le sujet est donc bien, par la bande, la Belgique. Mais pas celle que d’aucuns, plaintivement fatalistes, se donnent à condamner. Ni celle dont d’autres cherchent exalter une illusoire mais si utile tradition. La question n’est pas d’être wallon ou flamand. Ni, non plus – autre poudre aux yeux – d’être belge. Il ne s’agit pas de rajouter du clivage au clivage. Mais de déceler les séparations que l’on vous impose du dehors, que l’on fabrique pour vous aveugler mieux (tu parles flamand, tu es wallon, tu es de droite, tu es black, tu es vieux, tu es de gauche, tu es jeune) et qui occultent celles qui comptent. Diviser pour mieux régner. Ou plutôt fabriquer d’autres divisions pour ne plus qu’on s’attache à celles qui vaillent.

Ainsi sont-ce – mettez les guillemets où vous voulez – des laissés-pour-compte, des détenus, des gens jetés au chômage, des sdf, des précaires, des réfugiés, des gens du peuple, des gens du peu ou leurs objets, des traces de leurs rites, que Cédric Gerbehaye a photographié trois ans durant. S’y lisent, en contrepoint des clichés éculés, une tendresse lucide, une colère sourde (presque de la rage contenue), un désemparement aussi. Flamand ou wallon, la détresse comme la joie sont les mêmes. La peur de l’autre, de l’extérieur, il n’est pas de langue qui puisse la dire sinon une qui se moque des langues normées. Et celle du photographe, subtile et percutante, éclairante mais pas aveuglante, est ici à la fois recadrage (« la division n’est pas celle qu’on vous donne à « choisir » ») et prise de position radicale (« là se trouve les frontières et je suis de ce côté-là »). Dans son objectif se dessine, par delà l’appartenance que l’on cherche à vous faire endosser, celle que vous choisissez.

A l’heure où, dans une « belle » et castratrice unanimité, tant se plaignaient ou semblaient se réjouir de la fin possible d’une « si belle » unité – celle, fabriquée par essence, d’un pays -, Cédric Gerbehaye nous rappelle que la seule qui vaille est celle que l’on fabrique au jour le jour.  Et dans laquelle il est vital, au risque de se perdre, de travailler à s’y reconnaître. Qu’importe cette nation ou une autre, si elles vous sont imposées. Vous n’appartiendrez jamais pleinement et légitimement qu’à celles que vous bâtirez.

Il y a un « D » pour débuter le titre. Ainsi, le titre du livre n’est pas « Entre eux » mais « D’entre eux ».  Et dans ce « D » se dissimule la différence radicale entre ce qui sépare et ce qui réunit. De ce titre qui eût peu signifier la séparation, « l’entre », Cédric Gerbehaye le transforme en un superbe « parmi ».

Cédric Gerbehaye, D’entre eux, 2015, Imprimé en Italie, Le Bec en l’air.

Vous pouvez voir un teaser réalisé pour la sortie du livre.

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