« Discipline » de Dawn Lundy Martin

 

Un corps utilisable doit prouver son utilité.

À côté de « la marge », « le corps » est l’autre concept « tarte-à-la crème » irriguant nombre des velléités créatrices contemporaines se voulant au choix iconoclaste, perturbatrice ou radicale. Fort de la citation prétendument nietzschéenne « Le corps est politique », ce sera à qui glorifiera le plus expressivement les fonctions du corps culturellement considérées comme les plus triviales. « Inspirés » par des Arthaud ou des Bataille de leur propre cru, ce sera à qui hurlera le plus fort et le plus souvent les mots « merde », « fluides », « pets » et « remugles ». Le tout étant censé suffire à annihiler l’honnie dichotomie corps-âme ou à en renverser l’ordre moral prétendu. Et si vous trouvez ça nul, ce n’est évidemment jamais parce que c’est nul, mais uniquement parce que vous êtes empreints de cette gêne petite-bourgeoise que le « poète radical en marge » se donne précisément pour tâche de battre en brèche.

Quand on est informé de la structure ou de la méthode – absence sidérante ou existence omniprésente – cela devient difficile de prendre le métro ou de laver son propre corps. Ce sont des actes d’oubli bien qu’ils aient l’apparence d’actes de résistance ou d’amour.

Si l’objet de Dawn Lundy Martin est le corps, son outil est bien la langue. Un corps c’est faillible. C’est salissant. C’est aisément contraignable. C’est ce qui, de tout temps, fut susceptible d’être discipliné. Cela, on le sait si bien que l’on a depuis toujours construit des stratégies pour éviter d’y penser (car, comment continuer sinon?). Mais, plutôt que de le dire de but en blanc, sans fard, de rappeler ses faiblesses et ses failles par le rappel insistant des vocables consacrés – chose accessible à n’importe qui sans effort -, la poète est précisément celle par qui une autre façon d’exprimer le corps peut voir le jour. Et dès lors, comme à ce qui pèse sur les corps sont associées les façons de les exprimer, en lui en construisant de nouvelles, c’est de se libérer pour partie de ce poids dont il s’agit ici.

« Donc dis-moi », dit la chanson, « comment pourrais-je vivre toujours? » Quand un homme est piégé comme les mots sont piégés dans le défaut du corps, quand le corps plie sous des centaines d’histoires jamais racontées, s’excite comme un singe, se laisse aller à des excès tels que la bouche n’est jamais vide, quand l’herbe de la jeunesse est si loin, le conte d’un conte d’un conte, quand les cheveux tombent en entraînant la peau, quand une vie, une vie si petite qu’on ne se la remémore plus, faible et numérotée, encadrée par les rituels, le trajet jusqu’au réfrigérateur de la cave, l’air aspiré à grandes goulées, et l’amour singulier, hors du commun, pour sa fille si lointaine, quand déchoir c’est comme dépérir, quand des pans d’abandon masquent le visage, quand on parle dans des rideaux et du vent, quand on chuchote contre le courant et que personne ne vous entend, quand presque tout, chaque chose petite et immense se trouve dans une pièce, un lieu minable dont le toit, percé d’un coup de fusil, fuit en cas de pluies torrentielles, quand c’est cette vie-là et qu’il y a le baiser rare de sa fille absente et qu’il y a le désir singulier de pas toujours, peut-être, mais juste une minute après l’autre, quand il y a simplement : a.

Le corps qui devient indiscernable dans la nuit rappelle l’indiscernabilité du corps noir. Celui qu’on efface d’un écran évoque notre propre désir de ne plus avoir à y penser. En les évoquant par les détours de la poésie  (car, oui, la poésie est un art du détour) le corps faible, noir, féminin, avili, vieux, violé, torturé, en un mot discipliné, nous apparaît à nouveau dans toute sa scandaleuse normalité. La discipline est quelque chose de puissant. D’autant plus quand, imposée préalablement de l’extérieur, elle s’enrichit de l’adhésion de qui se place sous sa coupe. Dawn Lundy Martin retourne cette puissance contre elle-même. Elle défie la discipline imposée aux corps par celle qu’elle applique au langage. Et c’est sans doute à cette condition que peut germer une poésie porteuse d’un sens politique fort qui ne soit pas seulement cathartique mais libérateur.

Dormez, petits corps, dormez.

Dawn Lundy Martin, Discipline, 2019, Joca Seria, trad. Benoît Berthelier, Maël Guesdon & Marie de Quatrebarbes.

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