Du bon sens…

filigranes 1Un slogan de campagne, si du moins on n’écoutait que les responsables des partis dont il découle, est sensé résumer, par une formule, un programme.  Mais au-delà de son objectif de raccourci sémantique, il est surtout devenu effet d’appel.  Et comme tout groupe politique vise, dans notre système démocratique, à appeler le plus grand nombre, le slogan se doit d’attirer à lui la multitude.  D’où, vous l’aurez peut-être remarqué, la reprise de plus en plus étendue d’expressions éculées par des partis aux programmes sensés diamétralement opposés.  Le slogan, se devant d’attirer le plus grand nombre, a tout intérêt à épouser au mieux le moyen terme, celui-ci dût-il au final être partagé par tous.

C’est pourtant avec le désir de se démarquer de la concurrence, on l’imagine, que furent choisis pour exprimer le programme MR, celui de Melchior Wathelet (CDH), ou celui du PP, des slogans en appelant tous au « bon sens ».  Simplement « Le bon sens » chez l’un, « C’est l’heure du bon sens » chez les bleus ou « Retour au bon sens » dans le camp de la droite de la droite de droite de la droite (restons pudiques).  Les différences à la marge de ces slogans de campagne n’en doivent masquer ni l’aspect généalogique questionnant (PP,MR,CDH mais aussi Poujade ou encore Jean-Marie De Decker y recourent tous dans une belle unanimité) ni l’essence à laquelle ils renvoient : le recours à la notion d’évidence.  Du style : « je vais vous parler de l’évidence, de ce qui ressort de la raison.  Je ne vais pas vous ennuyer avec des circonvolutions accessoires.  J’en appelle, comme vous, à ce qui est directement évident. »  On suppose également que leurs références (très partagées comme l’on voit) se sont bornées à quelques clics wikipedia évoquant Descartes ou Balzac.  Mais ils n’ont certainement pas été jusqu’à se poser la question de savoir si quelqu’un avait déjà travaillé sur la reprise de cette notion en politique.

ce réel [petit-bourgeois], le plus étroit qu’aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c’est le « bon sens ». 

Ceci se trouve chez Barthes, dans l’article des Mythologies « Quelques paroles de monsieur Poujade« .  Où l’on trouve une analyse brève mais acérée non de ce qu’est le bon sens, mais de ce que suppose en appeler à celui-ci.  C’est-à-dire de facto s’en prétendre le garant, suggérer qu’on le possède en propre, à la manière d’un appendice physique glorieux, d’un organe particulier de perception.  Qui de plus, puisque se présentant comme épousant tout le programme qui s’articule selon lui, ne laisse de place à rien d’autre, exclut tout autre possible.  L’appel au bon sens est foncièrement totalitaire.  Et implique, sous l’évidence de son discours tautologique, le refus de l’altérité, la négation du différent, le bonheur de l’identité et l’exaltation du semblable.

[Le bon sens] bouche toutes les issues dialectiques, définit un monde homogène, où l’on est chez soi, à l’abri des troubles et des fuites du « rêve » (entendez d’une vision non comptable des choses).

Oui, définitivement, le bon sens…  Voilà qui les définit admirablement…

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