Édition & disruption

On avait prévu de revenir ici sur l’évolution récente d’une partie significative du milieu éditorial. On voulait, chiffres et exemples nominatifs à l’appui, illustrer la consternante appétence d’un nombre grandissant d’éditeurs pour l’air du temps. Entraînée par l’accélération continue qu’induisent les nouveaux moyens de communication, et confrontée au continu grignotement de ses ventes, l’édition (une part majoritaire, et non plus seulement les éditeurs dont le fonds de commerce historique était de réagir à l’actualité) tente benoitement d’endiguer le second en sacrifiant à la première. #Metoo apparaît et plus un livre n’est annoncé qui ne soit « féministe ». Le mouvement BlackLivesMatters est à peine en germe que des éditeurs bouleversent leur programme pour y insérer de quoi « briser la domination blanche ». Un cas d’inceste défraie la chronique médiatique et des dizaines d’éditeurs se sentent pousser un intérêt subit pour les zézettes ou les quéquettes infantiles. Pas de bol, ça « matche » rarement. S’il est possible de convaincre une ou deux fois le chaland que les mots ou expressions « femmes », « racisés », « enfance sacrifiée » figurant en quatrième annoncent bien un contenu « transgressif », « défaisant les mécaniques de domination systémique » ou « dénonçant enfin l’innommable », la récurrence des mêmes appâts peinera à convaincre sur le long terme. C’est ainsi, même le « disruptif » lasse ! Et puis, oublieuse d’une de ses particularités essentielles – particularité inhérente à ses méthodes de production – qui est d’apporter un retrait dans l’urgence des temps, l’édition oublie aussi que la mode est toujours plus rapide qu’elle. Le livre surfant sur Metoo n’est pas encore sur les étals que la mode est passée à la dénonciation de la domination blanche. Et l’éditeur au taquet aura à peine eu le temps de déposer son imprimatur sur les épreuves de son nouveau livre, tout aussi « disruptif » mais cette fois-ci « résolument décolonial », qu’il lui faudra sans délai s’indigner du « terrible système » qui protège les touche-zizis. Caramba, encore raté ! Inexorablement, les pages imprimées fleurissent moins vite que ne dépérissent les bourgeons de la mode…   

On avait commencé à documenter la chose, sérieusement et avec force détails mi-cocasses mi-sinistres, quand un lecteur sagace (merci à lui) nous fit parvenir cet extrait tiré des Cahiers noirs de Martin Heidegger. Certes son contexte d’énonciation n’est pas le nôtre. Mais, là où notre analyse n’aurait qu’imparfaitement éclairé les causes matérielles d’un phénomène, ces quelques mots du génial grincheux allemand nous paraissent en identifier remarquablement les finales…

Quand des gens sans envergure se piquent de « réfuter », ils laissent alors deviner, à leur insu, ce dont ils sont devenus dépendants, d’où ils ont appris quelque chose d’à ce point essentiel qu’ils ne peuvent plus, en jetant de la poudre aux yeux, réciter leur antienne devant ceux qui y ont des yeux pour voir. Là où vanité et besoin de se hausser du col éclatent partout et sous toutes les formes, il est du même coup opportun de faire de la vanité et de l’ambition un motif d’indignation et de louer la supériorité de ceux pour qui tout se vaut parce qu’ils ne sont plus capables d’aucune décision et qu’ils apprécient et soumettent à leur appréciation ou à leur goût toute chose sous un angle littéraire. Où le défaut public et universel de tout sens de ce qui est d’ordre essentiel en arrive à ce point, semblables agissements outranciers ont trouvé leur meilleur terrain de chasse ; le champ éditorial est assez indécent pour offrir à tout ce petit monde un asile. On parle alors d’une littérature en pleine floraison.

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