« Éparses » de Georges Didi-Huberman »

chaque soir il écrivait une page et, le matin suivant, il la prenait dans ses mains, l’approchait de son visage et relisait, tout simplement. Mais à se relire il pleurait tant que ses larmes effaçaient chaque phrase, chaque mot, chaque lettre de son texte. Et ainsi de suite, chaque jour de sa vie.

S’ouvrant sur cette évocation de la lamentation d’un Rabbin qui, selon la légende, effaçait chaque jours de ses larmes le texte qui contait ses peines, Georges Didi-Huberman revient sur l’œuvre d’Emmanuel Ringelblum. Entre 1939 et 1943, cet historien sioniste emprisonné dans le ghetto de Varsovie avait entrepris une gigantesque entreprise de documentation du massacre en cours. Avec une soixantaine de camarades regroupés sous le nom de Oyneg Shabbos, il avait amassé et dissimulé des milliers de pages de documents en tout genre (journaux, témoignages, enquêtes, statistiques, etc.). Ce que lui-même, comme sa famille et l’immense majorité de ses aides paieront de leur vie. Après la guerre, ce sont pas moins de 35.000 pages qui seront retrouvées. Et parmi celles-ci quelques photographies.

Éparses, les mises au monde de notre histoire. La destruction éparpille tout : choses, corps, âmes, espaces, temps. Tout est fracassé, fractionné, fragmenté. On ne verra d’abord que les gravats. Tout est déchiré. Tout part, en morceaux épars, à la dérive. Plus rien n’est un. Mais, de ce multiple en éclats, il peut naître aussi quelque chose, pour peu qu’un désir se lève à nouveau, qu’une voix s’élève, qu’un signe soit jeté vers le monde futur, qu’une écriture prenne le relais.

Au-delà d’un magnifique hommage à cet homme et à ses congénères, Georges Didi-Huberman s’intéresse ici à l’écart qui existe, dans l’image photographique, entre le contact qu’elle permet et la distance qu’elle institue avec ce qu’elle vise. En ce sens, l’image photographique portant témoignage de l’intérieur du Ghetto de Varsovie représente une forme d’accomplissement programmatique de la démarche d’Emmanuel Ringelblum. À la fois geste de lamentation et volonté de documentation, l’image photographique du ghetto conjoint en elle la terrible double exigence de l’archive selon l’historien juif. À la fois portant secours et portant plainte, ces photographies archivent le désastre et son inéluctabilité mais font signe également vers l’avenir. Ces hommes qui écrivent et écrivent et écrivent encore, qui photographient, qui documentent avec assiduité leur propre mise à mort, puis veillent à la pérennité de leurs témoignages, nous ramènent à une définition de la lamentation expurgée de tout caractère dépréciateur. L’archive devient ici la plainte elle-même. Se lamenter, raconter sa disparition, c’est donner à l’entendre et peut-être bien l’éviter.

Georges Didi-Huberman, Éparses, 2020, Minuit.

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