« Essai sur la négation » de Paolo Virno.

Virno-negation-couv-701x1024L’énoncé « ce n’est pas un homme » est grammaticalement correct, doté de sens, à portée de toutes les bouches. Seul l’animal qui parle a la capacité de « ne pas » reconnaître son semblable.

Que se passe t’il quand on dit « non »? Qu’implique le fait de nier? Que recoupe (linguistiquement, psychiquement, philosophiquement, anthropologiquement et… politiquement) la négation? De quoi dire « non » est-il le nom? La première utilité de tout livre de Paolo Virno est d’attirer notre regard sur un point à la fois précis et délaissé et de l’y maintenir longtemps. Épuisant alors le lieu qu’il s’est donné à investiguer, il le rend disponible à une lecture clairvoyante et, in fine, le renouvelle.

De la manière de comprendre le petit mot « non » découlent des conséquences macroscopiques pour l’anthropologie et la philosophie de l’esprit.

Depuis leur découverte, les neurones-miroirs sont la preuve d’un « co-sentir » chez l’être humain. Préexisteraient en nous, préalablement – ou indépendamment – à toute constitution d’un « je », les mécanismes de reconnaissance d’une appartenance à une espèce commune. Sauf trouble mental, l’accès à l’affect de l’autre est un pré-requis universel. La négation à l’oeuvre dans le langage, alors que ce dernier est populairement pressenti comme jouant un rôle initiateur de la socialité, viendrait au contraire affaiblir ou du moins parasiter celle-ci. La grammaire endiguerait le co-sentir.

L’argent est la marchandise qui rend compte de la valeur des marchandises ; le « non » est le signe qui rend compte de la valeur des signes.

La négation est un processus typiquement langagier. Rien, ainsi, ne peut venir effectuer son rôle dans le monde des images, ou dans celui des « pensées ». Essayez, pour vous en convaincre, de vous imaginer la négation de quelque chose. Vous échouerez! Jamais les images ne seront identiques à ce qu’elles montrent. Elles laisserons toujours un décalage. Et jamais non plus elles ne seront capables d’exprimer ce décalage, dont le langage, par la seule grâce du « non », est seul à même de rendre les complexités. Très loin de la simple fonction de contraire qu’elle parait instituer dans certains cas (« Médor n’est pas un homme », donc Médor peut être un chien, un journal, une marque de voiture…), le « ne… pas » nous introduit à un impensé, un irreprésentable irréductible. Mais, mieux encore qu’être propre au langage, la négation en constitue, pour Paolo Virno, le principe même! A la fois phénomène empirique à l’oeuvre dans le langage même, et lui seul, il en est le principe constitutif. A la base de la signification de la signification, il en est le critère ontologique.

La négation est ce qui sépare la pensée verbale de la représentation psychologique. La négation n’exprime pas le contraire, mais le différent. La négation est le lieu d’expression fondamental du possible (dire que quelque chose n’est pas, c’est toujours en exprimer la possibilité). La négation est le lieu de conservation de ce qu’elle nie. Toutes conclusions brillantes (dont on vous épargne ici les vertigineux et passionnants méandres) et qui ouvrent des perspectives nombreuses qu’il serait dommage de croire éthérées ou oiseuses. Car, certes enrichissant d’ampleur des « questions de détail », l’analyse de Paolo Virno nous rappelle avant tout, avec vigueur et rigueur, que cette res publica qu’est le langage revêt toujours une puissance politique gigantesque. Qu’il convient, à moins de prendre le risque de se laisser submerger par lui, d’approcher toujours plus près, de connaitre toujours mieux.

L’animal loquace, qui avait mis un frein, grâce à l’usage du « non », à l’aversion envers l’ennemi, n’a pas de remords à mettre de la même façon un frein à la sympathie qui l’unit à ses propres compagnons d’aventure.

Paolo Virno, Essai sur la négation, Pour une anthropologie linguistique, L’Eclat, 2016, trad. Jean-Christophe Weber.

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