« Essai sur le fou de champignons » de Peter Handke.

 

Qu’il existe non seulement une littérature sur les champignons, mais une littérature où quelqu’un parle des champignons en relation avec sa propre existence, voilà qui semble assez récent.

Nous est racontée ici l’histoire d’un homme qui, déjà enfant, ressentait un attrait presque irrésistible pour les champignons. Non pas leur étude, leur collection, leur recensement ou leur dégustation – bien que tout cela aussi soit venu enrichir son univers mycologique – mais bien plutôt leur recherche. Devenu brillant avocat spécialiste du droit pénal international, puis père, il va peu à peu se faire dévorer par ce qui deviendra une addiction.

« A l’intérieur de moi, je ne suis pas allé plus loin que les lisières des forêts où je filais, quand j’avais sept ans, pour entendre le vent dans les branches. Peut-être que, vu de l’extérieur, selon les apparences, telle ou telle chose est devenue autre, mais pas plus. Que dis-je? Je ne suis rien devenu d’autre! »

Irréductible à un genre, navigant entre le récit, le roman, l’essai ou le conte, cet « essai sur un fou » peut être lu comme on lirait une allégorie. Une allégorie de nos vies, de la littérature, du rapport ténu que nous ne cessons d’entretenir avec nous-mêmes enfant, de l’impossibilité de pouvoir dire siens des autres

Il s’en rendit compte : les siens n’existait pas.

Mais l’allégorie, chez Peter Handke, n’est jamais le résultat prédéterminé d’un processus dont l’auteur se bornerait à exécuter aussi fidèlement que possible le plan. Il ne s’agit nullement pour lui de construire un biais esthétique à un aspect du monde clairement circonscrit, l’allégorie (dire quelque chose pour dire autre chose) servant à éclairer d’un jour tamisé un point bien précis du réel. On y dit bien autre chose que ce qu’on y dit. On y est bien conscient de dire autre chose que ce qu’on y dit. Mais ce qu’on veut y dire vraiment n’est pas entièrement pensé dès l’entame. L’allégorie y a la bride lâchée. L’essai – celui-ci ou tout autre – émerge comme un cèpe sourd du sol. Rétif à toute culture organisée, le champignon est cette chose dont on peut organiser autant que possible les conditions indispensables à son développement, sans être jamais certain de l’y voir éclore. Le champignon, comme la littérature, ne se cultive pas. Il survient.

Il faisait semblant de ne pas chercher pour, en fait, secrètement trouver.

Peter Handke réussit le délicat pari qui consiste à construire très précisément les conditions de survenance d’un événement – ici, la littérature – tout en laissant in fine à celui-ci la possibilité de s’y déployer. Il a compris que pour que quelque chose advienne, il fallait aussi laisser advenir. C’est cela sans doute cette chose que l’on nomme le charme, le mystère ou la magie, et qui, de tout temps et pour toujours, rendra la littérature incultivable…

Peter Handke, Essai sur le fou de champignons, une histoire en soi, 2017, Gallimard, Trad. Pierre Deshusses.

 

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