« État civil » de Michelle Grangaud

La matière a un nom.

Le nom est quelque chose dont tout le monde se sert, mais il est très difficile et peut-être impossible de dire ce que c’est au juste.

La matière a un nom, mais le nom ne l’a pas, elle.

Quand elle est grise, elle désigne la faculté de penser. Peut-être faut-il entendre par là qu’elle n’est sujette à penser que quand elle est en état d’ivresse.

Composé en trois parties, Naissances, Mariages et Décès, État civil déroule ses phrases effectivement un peu comme un état civil (ou des états civils juxtaposés) pourrait le faire. Il convient non pas de discourir, de dire, d’exprimer ou de signifier mais d’abord de consigner. Consigner les faits, petits ou grands, généraux ou particuliers, qui puissent attester qu’une existence est bel et bien menée, et cela selon le découlement habituel de celle-ci, qui naît, se marie, puis décède. Comme le dit la page de titre, État civil n’est ni un roman, ni un recueil, ni un récit, mais bien une suite d’inventaires.

Je suppose que j’ai la parole, mais c’est peut-être la parole qui m’a, moi-même, avec beaucoup d’autres.

Mais ces phrases, souvent drôles, qui au premier regard paraissent se succéder un peu au hasard, ne sont pas que collationnées. Elles inventorient, certes, mais elles inventent aussi. S’y dessinent peu à peu des structures. Chaque séquence est ainsi discrètement organisée par une suite de phrase dont chacune reprend comme sujet le prédicat de celle qui précède dans la suite, cela formant comme un squelette mouvant autour duquel la séquence entière peut se développer. De même chaque partie s’organise-t-elle autour d’un rapport au langage qui fluctue, tout en s’enrichissant des parties qui précèdent : dans « Naissances » l’accent est mis sur la lettre ou le mot et leurs découvertes émerveillées, dans « Mariages » ce sont la grammaire et la conjugaison, dans « Décès » ce sont les rapports du mot et du réel qui sont mis sur le grill. Peu à peu donc, comme au cours d’une vie, un langage se constitue qui peut rendre compte et faire retour sur lui-même.

Les mots sont une certaine sorte, très particulière, de choses.

La poésie de Michelle Grangaud réussit le pari oh combien complexe de réunir dans un espace formel cohérent la force ludique du langage et sa vertigineuse capacité à sonder le réel. État civil c’est de l’émotion pure forgée sur un alliage d’anagrammes et de Wittgenstein.

Michelle Grangaud, État civil, P.O.L.

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