« Étrange Clair de lune & Etat d’esprit » de Conrad Aiken.

 

 

Conrad Aiken

Comment était-ce possible que quelqu’un, que l’on connaissait vraiment, « mourût »?

Dans le premier récit de ce bref recueil, nous suivons un enfant qui fait la découverte de la mort. Dans le second, nous lisons une histoire de revenants pour adulte.

D’une curieuse manière tous ces événements semblaient aller bien ensemble.

La première confrontation avec la mort laisse d’abord pantois. L’enfant, chaque fois premier à éprouver ce mystère, l’éprouve intensément dans toute l’ampleur des questions qu’éveille cette disparition, qu’il ressent tout de suite radicale. Mais l’enfant est déjà le lieu des mystères. Le jeu et le sérieux s’entremêlent déjà en lui. De même les produits du monde et ceux de son esprit, les douleurs nocturnes et les plaisirs des jours, le terre-à-terre quotidien et les aspirations de la rêverie. Il mange et devant son regard passe l’indien de son jeu. Il converse avec sa mère et, dans la chambre à côté, la bataille de Gettysburg fait rage. Tout enfant est déjà l’endroit où viennent se conjoindre les ailleurs. Et quand en survient un nouveau, de lui jusqu’alors inconnu, peut-être même encore plus étrange, plus « incompréhensible » que les autres, n’est-il pas celui qui est le mieux armé pour le faire sien? Sans en atténuer la charge signifiante, exercé à « être » dans un monde où réalisme et onirisme ne sont pas encore les dénominations de domaines perceptifs clivés, il l’assimile, le modèle, l’incorpore à son monde. La morte n’est pas la disparue. Elle est une compagne. Au même titre que le père, un chardonneret ou une vague. Sans le dénaturer en l’expliquant, sans le faire autre que ce qu’il est, ce mystère il l’accepte comme tel.

Peu d’auteurs (sans doute aucun, en fait) sont parvenus à ce point à saisir dans toute sa complexité ce qu’est l’enfant. Et à nous en rendre une image aussi subtile, dans le miroir de laquelle se déploie une chance unique pour nous de nous appréhender plus pleinement. Conrad Aiken parvient, en tissant en quelques fils simples des récits d’une extraordinaire complexité, à nous rendre étranger à nous même. Comme si nous nous lisions vus de l’enfance.

Il parait que la perfection n’est pas de ce monde. Si tel est bien le cas, alors, décidément, les récits de Conrad Aiken apportent la preuve définitive de l’existence d’un autre.

C’est à cela que l’esprit ressemble – à un trottoirs jonché de flaques contenant des bricoles de ce genre.

Conrad Aiken, Étrange Clair de lune & Etat d’esprit, 2016, La Barque, trad. Joëlle Naïm.

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