Fais c’que j’dis mais ne dis pas c’que j’fais…

filigranes 3

Imprimé en France

Imprimé en Italie

Imprimé en Bulgarie

Imprimé en Chine

Achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Pulsio

Achevé d’imprimer dans l’Union Européenne

Un très rapide tour de colophon et hop, un goût d’ailleurs vous prend.  Italie, Lituanie, Chine, Espagne, ils sont loin les temps où c’est l’imprimeur du coin qui vous fabriquaient les livres.  La « mondialisation », ici comme ailleurs, a fait son office.  Et, bien entendu, pour les mêmes raisons qu’ailleurs.  On veut dire, oui, que dans le secteur éditorial comme dans les autres, ce sont bien sûr de simples calculs arithmétiques qui président souvent aux choix d’impression.  Et, oui aussi, c’est moins cher de faire imprimer à l’autre bout du monde qu’à Charleroi (si on ne considère pas Charleroi comme l’autre bout du monde, évidemment).  Rien d’étonnant à cela donc.  Et pourtant…

Et pourtant, à les bien lire, les colophons dissimulent une gêne bien plus qu’ils n’informent sur un état de fait. Quand on les lit vraiment, comme ce qu’ils introduisent ou ponctuent, ils révèlent les marques d’ambivalence, de honte parfois, d’hypocrisie souvent, qu’ils recèlent. Petit tour d’horizon:

1. Quand on vous dit qu’un livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio », il l’a été en Bulgarie, au mépris de beaucoup de réglementations environnementales, de beaucoup d’effort graphique et d’au moins autant de ce que l’on peut nommer la concertation sociale.

2. C’est aussi pour ça qu’un éditeur dira souvent que le livre « a été achevé d’imprimer sur les Presses de Pulsio » et non pas qu’il « a été achevé d’imprimer en Bulgarie ». Ça fait sale. Et on n’aime pas acheter un livre sale.

3. Quand vous lisez qu’un livre a été fabriqué en Italie ou en Espagne, c’est parce que là bas c’est moins cher d’imprimer (beaucoup moins, au point qu’y ajouter le transport reste moins cher). Vous pouvez donc y lire que le dumping social, que d’aucuns penseraient être limité aux frontières de l’Europe ou sur ses bords, y fonctionne très bien aussi.

4. Quand vous questionnez l’éditeur sur ce fait, il vous répond (systématiquement) que « il y a une grande tradition d’imprimerie en Italie – ou en Espagne – et que moi, au moins, j’imprime pas en Chine ». Si vous lui répondez que vous pensez qu’il y a une grande tradition d’imprimerie en Chine aussi, il se tait (systématiquement).

5. Quand vous lisez « Imprimé dans l’Union Européenne », vous pouvez être certain que le livre n’a pas été imprimé en France. Ni en Belgique. Ni au Luxembourg. Ni en Italie. Ni en Espagne. Ni en Chine, c’est vrai…

Alors, certes l’économie du livre est fragile. Et tous, acteurs ou consommateurs, nous sommes confrontés à des gestes dont nous ne pouvons maîtriser tous les aléas. Mais la fragilité (qu’in fine de tels comportements ne font qu’augmenter), comme la gêne, n’excusent rien.  Et cette gêne manifeste (que d’aucuns, meilleurs princes que nous, nommeront « maladresse » ou « manque d’information ») traduit autre chose que l’acte qu’elle dissimule. Elle en traduit la conscience.

Comment faire imprimer en Chine (sisi on l’a vu) un livre sur le réchauffement climatique à destination de la jeunesse? Comment porter un discours « de gauche » et faire imprimer en toute connaissance de causes – oui, un coût bas a des causes – celui-ci par des exploités? Comment empocher les subsides qu’octroie une collectivité et faire imprimer ce qu’elle permet dans des conditions qui, de fait, à terme, la condamnent ? Comment feindre d’ignorer alors qu’on prétend donner à connaître? Comment accepter qu’une quelconque culture puisse légitimer de son importance pour s’ériger sur le mépris social ou environnemental? Ce que démontre cette gêne c’est que ce comment, précisément, n’a pas de réponse crédible… Ce que dévoile cette gêne sous sa couche de mauvaise foi, c’est la conscience d’être incohérent.

A cela, heureusement, il existe des alternatives, des possibilités d’en sortir. Dont celle dessinée par l’association des librairies Initiales.  Qui a compris, dans l’édito du premier numéro de leur magazine, que la réussite – ou le renouveau – du livre ne passera pas outre la reconnaissance – technique aussi bien que sociale – de tous ses métiers. Libraires, auteurs, lecteurs, imprimeurs, graphistes, transporteurs, représentants, éditeurs, nos actes mêlés pèsent bien plus que des excuses bidons. La prise en compte de l’ensemble des métiers culturels dans la production d’un bien comme le livre nous rappelle les liens qui soude cette culture à ce qui la fonde – ben oui, des gens. Et sans lequel elle fonctionne à vide.

 

 

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