« Guerre & Guerre » de Laszlo Krasznahorkai.

guerre-guerre-couvpourquoi l’auteur ne prenait-il pas la peine de se soumettre aux contraintes minimum imposées par toute œuvre littéraire?

Korim, archiviste de son état, triste par nature, découvre un manuscrit dans une chemise référencée IV- 3/10/1941-42.

il avait ressenti le besoin de relire ce que le hasard avait placé entre ses mains, le relire immédiatement […] car les trois premières phrases avaient suffi pour le convaincre qu’il détenait là un ouvrage peu ordinaire.

Rapidement, l’objectif devient clair.  Ce texte, il doit le recopier, lui donner une vie, une pérennité.

ce manuscrit devait […] être porté « en avant » vers l’immortalité, là où était sa place, et il avait alors pris la décision de mettre sa vie en jeu pour cela.

On suit alors le trajet du copiste d’une région reculée au nord de Budapest jusqu’à New-York (New York, là où il avait décidé de réaliser son projet d’accéder à l’immortalité, puis de mourir.), au travers de ses rencontres.  Réellement au travers de celles-ci.  Car, tout dans Guerre & guerre, n’avance que par celles-ci.  Si Korim parle et parle encore, sans cesse, sa logorrhée ne nous est jamais donnée directement.  Elle ne nous est rapportée que par ce qu’en dit quelqu’un qui l’a rencontré à un autre.  Chaque personnage rencontré prenant la narration à son compte, contant l’action à un autre qui prendra éventuellement à son tour le relais.  Se tisse ainsi une histoire à la fois toute en tension et en mouvement.  Le sol sur lequel repose l’acte de narrer même étant lui-même mouvant (la question de qui raconte à qui étant ici aussi un enjeu), le lecteur est toujours comme en terrain étranger, à la fois indécis, et tendu dans la résolution de cette incertitude qu’il sent approcher.  A la narration des aventures de Korim, s’enchevêtre celle du texte qu’il copie peu à peu.  Mais là aussi par l’expédient de ce que le copiste en ressent.

Pourquoi inventer, même secrètement, même dans une tour d’ivoire, même sans intention de la rendre publique, une histoire pareille […] quel était le sens, l’intérêt de tout cela?

Le seul but ici est de faire une œuvre de beauté.

il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d’un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puis qu’il n’y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté

Laszlo Krasnahorkai ne relate pas une histoire.  Il écrit une histoire de relations.

Il existe une relation forte entre les choses proches, une relation faible entre les choses distantes, et entre les choses très éloignées, il n’y aucune relation, et là, on touche au divin.

Et dans ces mises en doute et l’étrange dans lequel il plonge le lecteur, se dessinent peu à peu des mondes aux traits incertains, comme diffus.  En faisant reposer sa fiction sur le croisement des paroles de tous ceux qui l’interprètent, le réel dont il rend compte apparaît comme chancelant sans cesse.  Renversant la théologie, il fait de ce même réel une question de croyance, où le monde n’est et subsiste que par la foi en son existence.

le manuscrit n’avait qu’un seul propos : écrire la vérité en boucle jusqu’à la folie.

Laszlo Krasznahorkai, Guerre & Guerre, 2013, Cambourakis, trad. Joëlle Dufeuilly.

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