« Histoires parallèles » de Peter Nadas

Toucher à tout seulement à la surface, rien que là, y aller mais y aller doucement ; ne pas porter de regard profond sur les choses.

Approcher les phénomènes à leur surface.  Dans leur insignifiance même.  S’en contenter pour en rendre compte.  Les délier les uns des autres et n’en garder que ce qui les distingue.   

Ce qui lui fit penser qu’il fallait strictement cloisonner les histoires pour qu’elles ne rentrent plus jamais si dangereusement et inconsidérément en contact.

Tout dans ces 1100 pages contant la deuxième moitié du vingtième siècle est cloisonné.  Nadas s’est départi des traverses qui relient les choses, les êtres, les phénomènes.  Ceux-ci ne sont plus alors que des lignes droites, indépendantes, ne se touchant jamais.  Des parallèles.  On est à Buda ou à Pest, jamais à Budapest.  Les corps eux-mêmes ne se rencontrent que dans une mécanique du frottement, non dans la chimie du mélange.  Et s’il y a mélange, c’est hors normes, dans la rareté, la transgression.  Ce dont la littérature doit rendre compte.  En ouvrant dans la langue un espace entre des registres (autant de parallèles) dont les différences sont rendues inconciliables, il s’agit d’illustrer à la fois la rareté d’une rencontre entre les corps et la terreur prude qu’elle inspire.  

Mêler la bave de sa bouche écumante à cette humeur visqueuse, épicée d’urine, qui lui coulait, fleurant fort, de la chatte, et où sa queue douloureuse à force de bander se noyait dans un marécage sans fond de poissons morts putrescents sous les nénuphars aux fleurs jaunes.

Et même dans cette rencontre, si rare, seuls des corps sont en jeu.  Car tout comme ce qui sépare les êtres humains semblent radicalement équidistant, chacun semble tenir à séparer tout acte ou pensée qu’il génère.  Agir et penser.  Vision et perception.     

Comme s’il devait vivre, captif de son corps dans plusieurs mondes parallèles.

Les êtres ne sont qu’assemblages de cloisons évoluant aux côtés d’autres assemblages de cloisons.  A l’ère du récit de recoupement, mêlant et démêlant des fils narratifs, Nadas choisit, à l’exact opposé, de juxtaposer.  Il ne s’agit pas de démêler un écheveau mais d’éviter radicalement.  Les seules traverses possibles  (tiens! le chapitre central s’intitule « Traverses imprégnées ») étant celles de la fiction.  Car elle est celle-là même qui rendant compte du cloisonnement du monde, permet de lui donner un liant. 

Alors, oui, « Histoires parallèles » est un roman long, dense, démesuré.  Un roman d’architecte, minutieux, implacablement construit.  La lecture doit en être attentive, scrupuleuse, lente.  Elle se doit d’être opiniâtre pour n’en pas devenir stérile.  Elle bouscule.  Elle éreinte.  Mais au bout s’y loge ce quelque chose d’indéfinissable qui laisse (presque) sans voix. 

Peter Nadas, Histoires parallèles, 2012, PLON.

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