« Irene, Nestor et la vérité » de Catherine Ysmal.

Irene Nestor et la véritéJ’ai toujours rêvé d’aller au bout.

Il y a Irène. Il y a Nestor.  Il y a Pierrot.  Tous trois soliloquent.  Et au travers de leurs discours, véritables flots de mots, phrases ressassées, se lit l’histoire d’un couple qui se défait devant l’ami qui n’y peut rien faire.  Les deux membres du couple se murant chacun dans son silence.

Irène a donc commencé à se taire, comme si toutes les choses du quotidien ne l’intéressaient plus…. Durant cette période, elle parlait encore mais je ne peux dire de quoi. Ça lui sortait spontanément, sans effort, une sorte de flot. Difficile de donner des éléments concrets puisqu’il n’y en avait pas. Nuage, fleur, métier, ouvrage, voyage, apparition, disparition, exil. Doucement. Puis, tout d’un coup, une digue rompait. L’incohérence, des liens, de la colère. Je crois qu’elle détestait ce monde. J’ai compris qu’elle était malade. C’était elle l’amère et la méchante. Je le comprenais à de petites choses dans lesquelles je ne retrouvais plus ma femme. La couverture du lit n’était plus ramassée, ou, si elle l’était, les coins en étaient moins carrés. Les plats étaient trop salés, mon verre jamais tout à fait propre. Même mes affaires traînaient, elle ne prenait même plus la peine de les congédier dans le tiroir. Elle les poussait sur le côté de la table pour poser nos deux assiettes.

C’est d’un silence fait de mots qu’ils tissent chacun leur rapport à l’autre.  D’une parole qu’ils fabriquent chacun et dans laquelle ils se retranchent jusqu’à ne plus avoir d’ancrage commun.  Là où se taire laisserait encore la possibilité d’une communion, les mots qu’ils s’inventent les éloignent irrémédiablement.  Là où Nestor choisit cette forme de mise en ordre qu’est l’apitoiement sur soi-même et l’auto-justification, Irène, elle, plonge dans le désordre.

C’est quoi mon histoire?  Où se trouve-t-elle?  Dans quelles écritures et destins, hasards, circonstances?  Je n’ai jamais parlé ainsi depuis longtemps, pas même d’une robe – je les aimais toutes ; pas non plus des pierres, que je ne voyais que d’une couleur alors qu’aujourd’hui, j’en perçois les miroitements, les aspérités et la matière lisse, les bouleversements.  Comment s’appelle ce chat qui se glisse à mes côtés et qui disparaît?  De ma bouche ne s’élève aucun cri et pourtant je me dis pétrie de hurlements.  Je le sais de mes joues chaudes et de mon ventre qui grouille.  Des mots inconnus.  Des sensations nouvelles.

« Percevoir les miroitements d’une pierre » et en rendre compte.  Les écrire.  C’est le miracle d’une écriture unique qui parvient si bien à creuser le réel qu’elle en déplace les frontières.  Dans ce magistral drame intimiste, Catherine Ysmal réussit à nous faire toucher du doigt le désordre.

Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité, 2013, Quidam.

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