« Josey Wales hors-la-loi » de Forrest Carter.

Josey walesL’histoire de Josey Wales, écrite par Forrest Carter et portée à l’écran par Clint Eastwood est un classique du Western.  Un homme, mari et père, agriculteur, perd tout dans l’attaque et l’incendie de sa ferme par une bande d’assassins à la solde de l’Union.  Il s’engage alors avec les rebelles.  N’ayant plus rien à perdre, il refuse de rendre les armes lorsque la paix est signée et devient alors hors-la-loi.  Le livre retrace la fuite vers le Texas de cet être aussi impitoyable avec ses ennemis que loyal avec ses amis.  Dans une langue dénuée d’artifices, économe en moyens, toute d’efficacité, rendant parfaitement la tension des êtres et de leur destin.

Mais l’intérêt du livre n’est pas qu’à trouver en son sein propre.  En débordent ses intentions.  Ce dont témoigne la longue préface.  Dans celle-ci, nous sommes prévenu du caractère peu recommandable de l’auteur du livre.  Il y est dépeint profondément raciste, fervent ségrégationniste, créateur d’une section paramilitaire du Ku Klux Klan.  Bref, un gaillard que tout parti d’extrême droite se doit de voir figurer dans ses rangs (sauf s’il ne veut pas être dénommé d’extrême droite, bien sûr).  Le préfacier se posant alors la question de savoir comment un homme défendant activement  de telles causes (et n’hésitant pas à utiliser la violence pour ce faire) avait pu écrire une œuvre vantant ouvertement l’amitié ou la concorde entre les peuples.  Comment le même homme peut-il faire l’apologie du lynchage d’un « nègre » et décrire au plus près l’amitié fidèle entre un Cherokee et un réprouvé?  Comment le même Forrest Carter peut-il dépeindre avec pudeur et finesse la tendresse et déclarer que « la vulgarité et l’obscénité du rock’n roll rabaissent les Blancs et leurs enfants au niveau des nègres »?  Toutes ces questions sont évidemment importantes.  Et il ne nous appartient certes pas d’en diminuer la vitalité.  Bien au contraire.  Mais s’arrêter sur l’étonnement un peu béat que suscite cette dichotomie nous paraît un peu court.  C’est s’arrêter au seuil de ce qui, précisément, fait tout l’intérêt de la question.  Un homme peut composer une œuvre sensible et se révéler parfait salopard.  On peut être compagnon et père aimant et tortionnaire.  C’est un truisme.  Plutôt que de se contenter de le constater, il nous eût semblé plus utile, tant qu’à préfacer, de le creuser, ou de l’élargir.

Josey Wales est lui-même une émanation de cette dichotomie.  Cruel, froid, meurtrier efficace, il est aussi une figure archétypale de droiture morale.  Si les « paradoxes » (peut-on définir comme tel un comportement si ancré dans l’humain?) de l’auteur se trouvent d’apparence projetés dans le personnage du livre qu’il commet, ils n’en épuisent pas la complexité.  Si l’étonnement du préfacier est si compréhensible c’est parce que l’un des traits semblant dominant chez l’auteur, son racisme, est pris dans son œuvre comme à contrepied.  L’étonnement vient que l’on puisse être (et donc écrire, comme si l’écriture ne devait se montrer que projection de l’être sur le papier) autre chose que le trait le plus gros avec lequel on ait pris l’habitude de nous définir.  Forrest Carter est un raciste?  Son livre doit l’être.  C’est faire trop peu de cas de l’humain, de sa capacité à changer.  Ou à dissimuler.  Si Carter exalte dans « Josey Wales, hors-la-loi », les sentiments d’amitié et de concorde entre les peuples, c’est peut-être car autre chose l’intéresse aussi.  A force de s’extasier sur l’écart entre la sensibilité de l’œuvre et l’abjection de l’auteur, on en viendrait à concevoir celle-ci comme antiraciste par but.  Ce qu’elle n’est pas.  Cette œuvre ne peut être lue comme telle qu’à partir du moment où l’on prend comme critère de jugement l’écart qu’elle entretient à cet égard avec qui l’a écrit.  Elle vante l’indépendance.  Elle exalte la révolte.  Elle pose en exemple celui que la Loi ne pourra courber.  Elle dresse un piédestal à qui ose se dresser contre un état jugé inique.  C’est une ode à qui ose.  Envers et contre tout.  Qu’elle que soient les impératifs moraux qui président à l’opposition.  Et c’est précisément là que « Josey Wales hors-la-loi » peut  reprendre les teintes insidieuses d’une justification de son auteur.  Qui n’hésiterait pas à tordre ses plus intimes convictions pour se construire un autel à la mesure de sa posture morale.

Forrest Carter, Josey Wales hors-la-loi, 2013, Passage du Nord Ouest, trad. Jean Guiloineau.

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