« La bataille d’Occident » de Eric Vuillard.

Eric Vuillard revient ici sur la Grande guerre, celle qu’on a cru très peu de temps être la dernière.  Il en parcourt l’histoire dès ses prémisses, sans bousculer la chronologie.  Sans non plus le déguisement de la fiction.  Et pourtant, on est très loin du récit scientifique d’un fait historique, lourd de date.  Il y a un biais.  Car il y a d’autres biais que ceux de l’éclatement temporel ou celui de la fiction.  Et le biais de Eric Vuillard, c’est celui du regard porté.  Pour encore avoir à dire quelque chose sur 14-18, il convient de regarder autre part que cette construction que l’Histoire a bâti sur les restes de l’évènement.  Ainsi, c’est certes François-Ferdinand qu’on assassine le 28 juin 1914, mais aussi sa femme Sophie Chotek.  C’est bien l’Autriche-Hongrie qui déclare la guerre à la Serbie.  Mais on en oublie de voir que cette guerre est « préventive ».  Dans tout cela, ce qui est à voir est moins la mécanique des évènements que l’emprise que l’homme tente d’avoir sur elle.

On voudrait abolir le risque et le temps, le caprice et les circonstances.

Mais cela ne fonctionne jamais vraiment.

On supposa ce que l’on put. On envisagea tout, sauf ce qui se produit. Et presque rien ne se passa comme on l’avait prévu.

Il y a toujours ce détail qui grippe la construction pensée, le plan de papier censé à l’abri du moindre accroc.  C’est la fierté d’un général qui le pousse à poursuivre les restes de l’armée rivale au lieu de respecter ainsi le plan Schlieffen, fantastique armure de papier.  S’ensuit l’enlisement dans la Marne.  C’est un minuscule bout de plomb qui a raison de Jaurès.

Quand, tout à coup, une main apparaît tenant un revolver ; le doigt presse la détente, la gâchette libère le chien qui heurte.  L’amorce pète et le petit cylindre de plomb quitte sa chambre et commence sa course effrénée à la vitesse de presque trois cents mètres par seconde ; il parcourt le canon puis très vite – grêlon craché – le tout petit espace qui le sépare du crâne.  Là – juste au-dessus de la nuque blanche, douce, couverte de duvet -, il pénètre l’os, l’occipital peut-être, large écaille crème, reposant de ses deux petites pattes rondes sur le rachis.  Et ça traverse la cervelle, ressort, mettons, par le front – là où se trouve la mystérieuse grotte qui pense – et va se nicher, oeuf de plomb, là-haut, sous les corniches, dans une mauvaise boiserie.

Le scandale est moins dans ce qui advient que dans l’incapacité qu’éprouve l’homme à le construire et le prévoir.

L’oubli n’est rien à côté de ce blasphème licencieux du futur où rien, rien n’est assuré de ne pas verser, un jour, à son contraire.

Et le ridicule dans sa poursuite à cependant, malgré les leçons de l’histoire, toujours et encore s’y atteler.  Et de ce ridicule, ce grotesque mâtiné de tendresse, sourd l’image d’un homme réduit à son essence.

Au commencement, il y a un lit où sont enchaînés l’un à l’autre un homme et une femme.  Et puis des enfants grouillent autour du lit, de tout petits enfants qui ont soif et qui ont faim.  Alors, on fait avec des orties de la soupe, avec du feu un théâtre, avec de la neige Dieu.  C’est tout ce qu’on sait faire.

Eric Vuillard, La bataille d’Occident, 2012, Actes Sud (coll. Un endroit où aller)

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