« La disparition de Jim Sullivan » de Tanguy Viel.

disparition de jim sullivanLe personnage principal d’un roman américain est forcément prof d’université, de littérature si possible.  Il est inévitablement divorcé, plongé jusqu’au cou dans une relation adultère avec une de ses étudiantes.  Il a des problèmes d’alcool et de relations avec son collègue concurrent de la faculté de littérature.  Il sacrifie au rite du baseball ou du hockey sur glace.  Et sa vie a bien entendu changé radicalement lors de l’assassinat de Kennedy le 22/11/1963, de l’effondrement du WTC le 11/09/2001 ou lors de la guerre en Irak.  Qui veut écrire un roman américain se doit d’en connaître les us et coutumes.  Et le narrateur de « La disparition de Jim Sullivan », lorsqu’il décide d’écrire un roman américain, le fait en toute connaissance de cause et sans volonté d’y déroger, à ces grands principes qui ont fait leur preuve dans le roman américain.

Son héros s’appelera donc Dwayne Koster, prof de littérature à l’université de Ann Arbor, divorcé de Susan Fraser, dans une relation adultère avec sa très jolie étudiante Milly Hartway.  Dwayne sera alcoolique et détestera cordialement Alex Dennis, son collègue plus beau et plus talentueux.  Le tout sur fond musical d’un mythe américain, Jim Sullivan.

J’ai longtemps réfléchi au genre de pages qu’il aurait écrites, le romancier américain, à seulement suivre Susan dès seize heures éplucher ses carottes et répartir le guacamole dans les coupelles, à vérifier cent fois la cuisson des aubergines pendant que Dwayne, en bermuda dans le jardin, se préparait déjà à enflammer le journal, avais-je fini par écrire, vu qu’à un moment, oui, bien sûr, j’étais obligé de faire comme un romancier américain, décrire vraiment les coktails dans les verres et chaque objet dans la cuisine, depuis le Kitchenaid que Susan s’était vu à offrir à Noël jusqu’à l’abri de jardin que lui, Dwayne, avait construit de ses propres mains, oui, de ses propres mains, insistait Susan tandis qu’elle faisait visiter la maison à Kimberley, ainsi qu’on le fait aux Etats-Unis, où les femmes font visiter leur maison beaucoup plus qu’en France, pendant que les hommes, dans leur transats essaient de trouver des sujets communs.

Nous suivons dès lors la fiction ainsi que sa construction.  La fiction avance au même rythme qu’en sont démontés les clichés.  Moins ceux d’ailleurs de la littérature américaine que ceux dont on s’imagine qu’elle porte et qui la rendrait directement reconnaissable et délimitable par rapport à d’autres littératures.  Moins donc un démontage d’une littérature-cliché (ici l’américaine, presque par hasard) qu’une déconstruction de ce qui fait le cliché en littérature.  Cliché qui consiste aussi à penser qu’il puisse exister des blocs littéraires, des identités littérairement irréductibles, la française et l’américaine, la slave et l’orientale, celle d’alors et celle de maintenant.  La vérité, ici jouissive à lire, est dans le lien de l’une à l’autre, ce qui les mêle jusqu’à non pas les indifférencier mais rendre même caduque le fait de parler de « l’une » par rapport à « l’autre ».

Après tout, même si j’ai regardé vers l’Amérique tout le temps de mon travail, je suis quand même resté un écrivain français. Or ce n’est pas notre habitude à nous, Français, de mélanger les vraies personnes avec les personnages de fiction. C’est pourquoi je n’ai pas mentionné le nom de Barack Obama dans mon roman.

Un pied de nez moins à qui veut lire « américain » qu’à celui qui veut lire « made in »!

Tanguy Viel, La disparition de Jim Sullivan, 2013, Minuit.

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(1 commentaire)

  1. J’ai beaucoup aimé. Merci!

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