« La fabrique d’absolu » de Karel Capek.

Fabrique d'absoluEn 1940 (La Fabrique d’absolu fut écrit en 1922, donc oui, nous sommes bien dans un roman d’anticipation), l’ingénieur tchèque Marek invente une machine qui, en fragmentant parfaitement les atomes, parvient à transformer entièrement toute matière en énergie, cela sans restes ni déchets.  Il l’appelle le carburateur.  Grâce à sa découverte, un seul seau de charbon parviendra alors à éclairer tout Prague pendant des mois, à chauffer la Tchéquie pendant des jours, à faire tourner ses fabriques de métaux des heures entières et cuire votre bramborak de la semaine.  Fasciné par son invention, mais surtout effrayé par ses conséquences, il en confie la commercialisation à un ami d’enfance devenu industriel, G.-H. Bondy.  Qui s’empresse d’inonder le monde entier de carburateurs.

Imagine donc, répéta Marek, que l’Absolu est contenu dans la matière, en quelque sorte à l’état latent, mettons comme de l’énergie inerte, prisonnière ; ou bien tout simplement que Dieu est omniprésent, qu’il est par conséquent présent même dans la matière et dans chaque molécule de la matière.  Et maintenant, imagine que tu détruis complétement un morceau de cette matière apparemment sans reste, sans déchet.  Mais alors, étant donné que chaque matière est en fait Matière + Absolu, tu as détruit seulement la matière et il te reste un déchet indestructible : l’Absolu pur, libéré, actif.  Il te reste un résidu chimique indécomposable, immatériel, qui n’a ni spectre, ni poids atomique, ni affinités chimiques, ni loi de Mariotte, rien, rien, absolument rien des propriétés de la matière.  Il est resté du Dieu à l’état pur.

Qu’est ce que l’abondance?  Et celle-ci est-elle souhaitable?

Mais l’homme a besoin de tout, sauf de l’abondance illimitée.

Qu’est ce que l’absolu?  Et l’atteindre est-il enviable?

Il est évidemment impossible d’introduire Dieu dans le monde sans des conséquences du tonnerre de Dieu.

Fondant dans un même moule la concrétisation de deux des recherches les plus essentielles de l’être humain depuis qu’il se sait doté de ce nom, l’abondance et l’absolu, Karel Capek érige un roman qui résonne à nos oreilles comme un réel sans cesse sur le point d’advenir.  Alors que la technique ne cherchait à atteindre que l’abondance (ce pis-aller depuis longtemps de l’Absolu), c’est (oh surprise) cet Absolu même que la technique fait advenir.  Et très vite, dans cette fable grinçante et implacable mais délicieusement clairvoyante, se dévoile ce terrible constat : l’Absolu, c’est bien mieux d’en avoir soif que d’en boire le calice jusqu’à la lie…

Nous autres savons évidemment que, dans quelques décennies, on réussira à faire une guerre encore plus grande, car même dans ce domaine, l’humanité ne cesse de progresser.

Karel Capek, La Fabrique d’absolu, 2015, La Baconnière, Trad. Jirina & Jean Danès.

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