« La Fracture » de Nina Allan

Julie avait disparu. Elle était définie par son absence.

Un jour de juillet 1994, près de Manchester, la jeune Julie Rouane disparaît alors qu’elle avait rendez-vous avec une amie. Malgré les recherches intenses de la police, l’immense intérêt médiatique et l’obsession de son père, aucun indice ne mène à une piste sûre. Meurtre sordide, disparition volontaire, accident, les hypothèses restent ouvertes. Puis, peu à peu, les années passant, l’absence englobe tout. Cependant, vingt ans plus tard, Julie reprend contact avec sa sœur Selena.

Selena se demande d’où elles sont venues exactement, les histoires que racontent Julie, imaginées avec tant de profondeur et de précision qu’elles pourraient presque être réelles.

Que faut-il croire d’entre ce que raconte Julie ou de ce que les conventions réalistes nous enseignent? Qu’est ce qui peut faire valeur de preuve? Des mondes parallèles existent-ils? Quand on lit, à quel type de document accordera-t-on en dernier recours une valeur de vérité? Et celle-ci sera-t-elle accordée parfois en dépit de ce que veut le plus intensément le lecteur? Un roman peut-il en son sein conjoindre deux modes de vérités (voire plus encore) habituellement pensés comme communément incompatibles et y faire adhérer le lecteur?

Vous, mon lecteur, êtes à la place de mon commandant. Je vous rendrai mon rapport, sans falsifier, ni exagérer, ni chercher à atténuer la réalité brute. Car atténuer la réalité ne peut jamais être une méthode recommandable – sauf quand la situation est plus que désespérée, et qu’on pourrait en bonne conscience offrir quelques ultimes miettes de réconfort pour neutraliser de dures vérités.

Nina Allan, comme dans ses précédents romans ou nouvelles, revient sur les rapports entre le réel et la fiction – et les sempiternelles questions que ces rapports induisent – et sur les possibilités qu’offre un mode narratif comme le roman tout à la fois d’articuler ces questions, de les mettre en exergue, de leur concéder un espace d’exploration théorique, mais aussi d’en faire les principes mêmes de sa propre progression narrative. Le roman, chez Nina Allan est un espace conjoint de théorie littéraire, de science et de métaphysique. Mais un espace qui fonctionne. Dont le lecteur n’est jamais exclu. Un espace dont la réussite, éblouissante, tient peut-être précisément à ce que ces fameuses questions aussi vieilles que la fiction – quand elles sont, comme ici, aussi magistralement que généreusement mises en oeuvre par l’auteure – participent de l’addiction et de l’empathie du lecteur autant que de son édification.

Nul livre n’est totalement vrai ou totalement mensonger.

Nina Allan, La Fracture, 2019, Tristram, trad. Bernard Sigaud.

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