« La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois »

Dans l’inconscient collectif, a fortiori européen, l’africain-américain du sud des États-Unis du tournant des dix-neuvième et vingtième siècles est un soumis ou un révolté. Exploité plus ou moins durement, assujetti aux lois Crow, s’il est considéré en fonction des oppositions auxquelles il doit faire face pour vivre une vie d’homme libre, il est fort rarement envisagé comme capable de produire lui-même les outils intellectuels de sa propre libération. Sans, bien entendu, qu’on lui en dénie nécessairement les capacités essentielles, le noir du sud américain de cette période est cependant saisi indépendamment des outils intellectif de son émancipation. L’image que l’on se fera collectivement de sa résistance sera avant tout violente ou résiliente. Jusque dans le camp de ceux qui aujourd’hui militent pour l’égalité, l’idée d’un noir du sud étatsunien du début de siècle non seulement « intellectuel » mais aussi capable de produire un appareil conceptuel utilisable en dehors de son seul cadre de lutte émancipatrice, paraît étrange. Et pourtant…

La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois reprend les graphiques, cartes et diagrammes que le sociologue noir américain avait élaboré pour montrer, lors de l’exposition universelle de Paris de 1900, les progrès socio-économiques des africains-américains depuis l’abolition de l’esclavage. Centrés autour de la Géorgie, état sudiste d’où provenait Du Bois et son équipe de sociologues, les matériaux présentés démontrent avec pédagogie et rigueur non seulement ces progrès mais aussi, par définition, le principe heuristique qui les rend possibles : dans la production des inégalités sociales, ce sont bien les conditions sociales qui priment sur l’appartenance raciale.

Mais cet ensemble graphique, s’il s’y enracine, déborde le simple champ idéologique ou militant. En effet, jusqu’alors, la discipline sociologique naissante n’avait pas saisi toute l’importance qu’il y avait à représenter les données statistiques, non seulement pour les ordonner pédagogiquement mais aussi pour en faire profiter l’analyse elle-même. Du Bois et son équipe, confrontés à l’obligation de renseigner rapidement une population peu au fait d’une situation donnée (nous sommes dans une exposition universelle en France, non dans une conférence dans le sud des États-Unis), créent un outil qui capte rapidement le regard et informe. Hanté par la question de la visibilité (comment le noir peut-il devenir visible, autrement que via le regard que le blanc pose sur lui?), W.E.B. Du Bois bâtit des moyens visuels neufs et apporte ainsi les moyens graphiques essentiels au développement de sa discipline. D’invisible à lui-même, l’africain-américain devient celui qui construit une nouvelle façon de voir. Et donc de connaître.

La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois, sous la direction de Whitney Battle-Baptiste & Britt Rusert, trad. Julia Burtin Zortea, 2019, B42.

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