« La persuasion et la rhétorique » de Carlo Michelstaedter.

CarloPlus quelqu’un veut marcher sur ses jambes plus il doit saigner à blanc la langue.

Le contexte d’une œuvre vient parfois faire peser sur elle une chape dont elle ne parvient plus facilement à émerger.  Ainsi en est-il de celle-ci.  La persuasion et le rhétorique est le travail de maîtrise de Carlo Michelstaedter, qu’il composa à l’âge de 23 ans, juste avant de se suicider, le lendemain même d’y avoir apposé un point final.  S’il semble difficile de lire ce texte en faisant abstraction du suicide de son auteur – comme, à l’inverse, nier d’emblée tout rapport entre l’œuvre et l’acte paraitrait tout aussi vain -, il ne s’agit pas de le lire uniquement à la lumière de ce seul prisme « documentaire ».  Si s’y lisent indéniablement des échos possibles de l’acte qu’il commettra, « La persuasion et la rhétorique » est bien plus qu’une tentative d’explication de l’acte fatal de son auteur.

Dans une conscience plus vaste, une même chose est plus « réelle » car elle reflète cette vie d’une manière plus vaste.

Puisant avec fraîcheur (et parfois naïveté) dans la tradition nietzschéenne, citant abondamment Héraclite, Parménide ou Eschyle, Carlo Michelstaedter fait bien plus que construire une réflexion simplement technique sur la rhétorique.  S’appuyant – parfois plus classiquement qu’il n’y parait au premier abord – sur une tradition dont il détricote les nœuds, il montre en quoi la vie (et l’amour de celle-ci) ne prend souvent les atours que d’une continuité.  Né, vivant puis mourant, l’être humain n’est bien souvent que continuation, la peur de la mort l’enjoignant à ne pas « vivre vraiment ».  La mort, par la peur dont elle imbibe chaque tentative d’acte de l’être, se muant alors en la vie elle-même.

être né ce n’est que vouloir continuer.

Fantastique remise en perspective de la science, vision prophétique de la technique et de la machinisation de l’être humain, travail de sape sur la pérennité des concepts (l’objectivité, le bien, le mal), mise en doute du « cogito ergo sum », La persuasion et la rhétorique est une extraordinaire et salutaire invitation à penser.  En réinventant, précisément, ce qu’on entend aussi par « penser ».

Lorsque quelqu’un mets ses dents en contact d’une pomme, il faut bien dire qu’il travaille des mâchoires s’il veut la manger.  Ainsi en est-il de la réalité.

Mais, comme le titre de sa maîtrise l’indique, Carlo Michelstaedter a bien compris que cette pensée – en ce compris sa relativité – n’est rien sans les langages qui la portent. Ainsi, cette « vie-mort », cette continuité fade, que d’aucuns vantent et célèbrent comme la « vie » ne serait rien sans la technique de langage qui lui donne son souffle : la rhétorique.

ils nourrissent de mots leur ennui, ils confectionnent un baume de mots contre la douleur.

La rhétorique est ce langage camisole de force, qui pèse d’autant mieux sur l’individu qu’elle semble le doter d’un outil favorable au bien commun, alors qu’elle ne fait, par le ressassement de lieux communs, qu’en mieux aliéner les singularités.  Elle est le langage des esclaves qui traduit dans les mots l’inanité d’une « vie » immuable, ennemie des possibles qu’ils pourraient y adjoindre.  Comme la vie triste est celle, terne et continue, dont on accepte n’en être qu’un des maillons, la rhétorique est un système de langage qui ne requiert des locuteurs que leur benoîte inféodation. Elle est un donné.  Elle n’est qu’un maniement.  Une techné.  Elle est le contraire de la liberté.

la langue n’existe pas mais tu dois la créer […], tu dois créer chaque chose : pour que ta vie soit tienne.

Carlo Michelstaedter, La persuasion et la rhétorique, 2015, L’éclat, trad. Marilène Raiola et Tatiana Cescutti.

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