« La philosophie des formes symboliques » de Ernst Cassirer.

Comment diantre se fait-il qu’un penseur du calibre d’Ernst Cassirer, dont la philosophie des formes s’affirme avec éclat comme l’une des clés déterminantes de compréhension de nos problèmes les plus prégnants, soit encore si peu connu? C’est, une fois la dernière page lue de son œuvre majeure, la question sincère qui nous anime, nous étonne et nous inquiète.

Car l’être du phénomène reste inséparable de sa fonction représentative : ce phénomène n’ « est » plus le même à partir du moment où il « signifie » autre chose, où il montre l’arrière-plan d’un autre complexe global.

Si l’on voulait résumer* en quelques formules brossées à gros traits les 1100 pages de ce chef-d’œuvre, on dirait que le philosophe allemand y consacre la fin de la chose en soi. Que ne demeurent plus, d’abord médiées par les intuitions et les représentations, que des significations. Qu’il n’y a plus de « présenté », de « datum », que tout est forme, symbole, « représenté ». Que le seul véritable a priori c’est la relation.

Seul le va-et-vient entre le « représentant » et le « représenté » produit un savoir du moi et un savoir d’objets, idéels ou réels.

S’ancrant d’abord dans une analyse croisée et fouillée des mécaniques propres au langage et au mythe, où se démontre, grâce aux survivances dont le langage peut faire état, la continuité du mythique dans le théorique, La philosophie des formes symboliques s’achève par une phénoménologie de la connaissance. Au fait des détails les plus pointus des connaissances les plus diverses de son temps (mathématiques, anthropologie, physique, psychologie, clinique, linguistique, etc. rien n’échappe à son insatiable et rigoureuse curiosité) Ernst Cassirer y reprend le principe méthodologique kantien en lui faisant subir un tour de vis supplémentaire. Comme si, « forcé » par la déflagration que produit la relativité générale sur les modes d’appréhension du réel, il appliquait aux fondements de la théorie critique, pour en vérifier l’opérabilité à l’ère de l’espace-temps, ses propres modes opératoires. Apparaît alors que ce sur quoi s’ente l’intellect, quel que soit l’horizon qu’il se donne pour « objet », est toujours déjà médié. Que la matière de la connaissance est essentiellement déjà formée et que lui échappe dès lors forcément, autrement qu’à l’intérieur même d’un cadre méthodologique – comme hypothèse, comme « idée-limite » – la saisie d’un « en-soi » dépouillé de toute relation. Cela ne veut aucunement dire que nous devrions nous « satisfaire », par défaut, d’une connaissance des « rapports entre les choses » plutôt que d’une connaissances des choses. La connaissance, pour la philosophie des formes, n’est pas un procès au rabais de l’accès au monde, qui laisserait toujours, aussi parfaitement menée soit-elle, un rebus auquel lui serait refusé le passage. Ni solipsiste (tout réel n’est que le réel d’un seul regard), ni relativiste (l’imperfection de nos sens nous interdit l’accès à une chose), la philosophie des formes symboliques ne se limite pas à déplacer sur la ligne qui sépare l’idéalisme du matérialisme le curseur en un hypothétique nouveau point d’arrêt. Le formalisme de Cassirer ne se situe pas entre eux, mais en dehors même de ce qui constitue leur différence de méthode. Car il n’y a pas de chose-en-soi. Et la connaissance, qui n’a dès lors pas à se chercher dans l’être, reste accessible dans le sens, dans la relation qui se découvre seul « sui generis ».

Le symbolique n’appartient jamais à l’ « en deçà » ou à l’ « au-delà », au domaine de l’ « immanence » ou à celui de la « transcendance » : sa valeur consiste justement à surmonter ces oppositions qui naissent d’une théorie métaphysique des deux mondes. Il n’est pas l’un ou l’autre : il représente l’ « un dans l’autre » et « l’autre dans l’un ». C’est ainsi que le langage , le mythe, l’art constituent chacun un système indépendant et caractéristique qui doit son fonds propre non à ce qu’il « refléterait » quelque existence extérieure et transcendante, mais au contraire à ce qu’il édifie, selon une loi interne et originale de production, un monde du sens particulier et indépendant, cohérent et clos.

L’extraordinaire vitalité de cette philosophie des formes développée il y a près de cent ans est d’autant plus marquante maintenant qu’elle rencontre la médiocrité de nombre de « pensées » qui font aujourd’hui florès en prétendant répondre à des inquiétudes similaires. Le poids gigantesque que faisaient peser sur les modalités d’appréhension du réel à la fois la nouvelle technologisation de la mort qu’attestait le massacre de 14-18 et le bouleversement des concepts de temps et d’espace que provoquait la théorie de la relativité générale n’est pas sans rappeler celui qu’induit aujourd’hui le désastre écologique en cours. S’y lisent à cent années d’écart les mêmes désarrois et les mêmes nécessités d’avoir à refonder, pragmatiquement et épistémiquement, le monde dans lequel on vit. Malheureusement, par contraste, les échafaudages conceptuels que tentent de bâtir à coups d’a priori, d’à peu près et d’urgences – urgences pour le coup bien plus éditoriales que climatiques – les philosophes/chamanes/coaches** actuels sont bien bancals. Il ne suffit pas de se citer l’un l’autre à tour de bras, ni d’enrober une simple intuition, aussi géniale soit-elle, d’une rhétorique ou d’une poétique au rabais pour « faire système »***. Entre Cassirer et ceux-ci bée le gouffre qui séparent le penseur du faiseur d’opinion, le philosophe de l’intellectuel d’ambiance.

Si vous cherchez vraiment à vous outiller plutôt qu’à vous laisser bercer par les promesses d’un développement personnel qui ne dit pas son nom, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, Minuit, trad. Claude Fronty.

*jamais sans doute moins qu’ici cette série de chroniques n’aura eu vocation à résumer, mais à donner à lire, tant ce mastodonte ne peut être saisi dans toute sa subtilité qu’en en découvrant in extenso les nuances.

**Haraway, Latour, Stengers, Coccia, Macé, Despret, Kohn, nonobstant leurs différences et quelques brefs éclairs, en sont de remarquables exemples.

*** ce qui tombe d’autant mieux que pour nos chamanes 2.0, « faire système » est de l’ordre de l’injure. Tout comme « raison » ou « logique ». Comment mieux dispenser de s’excuser d’un penchant à la paresse que de déguiser ce à quoi il interdit l’accès en ennemi à abattre….

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