« La pièce obscure » de Isaac Rosa.

Carré noirQui donc avait proposé d’aménager une pièce obscure. Qu’importe, n’importe lequel d’entre nous, nous tous.

Lors d’une chute de tension sur le réseau électrique, des colocataires font l’expérience, dans une pièce plongée brièvement dans la pénombre, de la liberté que n’être plus visible permet. Fasciné par celle-ci, et déterminés à la vivre à nouveau, autant que voulu, ils décident d’équiper une pièce en la soustrayant hermétiquement à toute lumière et à tout bruit extérieur. Lieu de désinhibition en acte ou de retrait du monde, d’expérimentation sensuelle libre ou de ressourcement quasi-érémitique, la pièce obscure devient alors pour eux comme un centre autour duquel graviter. Isaac Rosa fait s’alterner de longs chapitres pendant lesquels il conte l’évolution de ces colocataires, leurs vies professionnelles, intimes, rythmées par les désillusions de temps toujours plus difficiles, avec de très courts chapitres (nommés REC), simples descriptions de scènes captées par des webcam à l’insu de ceux qu’elles cadrent. Au fur et à mesure d’un récit qui prend des teintes policières, se dessine une méditation subtile et nuancée de ce pouvoir que confère le fait de voir sans être vu.

Ça c’était le pouvoir, se disait-il : voir sans être vu.

Par l’absence de latence rétinienne et sonore qu’elle institue, l’obscurité silencieuse permet tout à la fois une désinhibition de l’individu (je ne suis plus reconnaissable donc je peux faire ce que je veux vraiment) et une dilution choisie de celui-ci dans un collectif (l’indiscernabilité préalable des corps oblige à tenter l’expérience des autres). L’expérience de la pièce obscure est l’expérience de la liberté. Mais, si savoir qu’il n’y aura pas de preuve visuelle et sonore de mon acte en permet la liberté, ce qui y met aussi radicalement un terme, c’est de savoir qu’un et un seul œil, une et une seule oreille puisse, sans que la réciprocité soit possible, le documenter. Dans la parfaite obscurité, la moindre parcelle de lumière est un instrument redoutable de pouvoir. En opposant le récit fictionnel de cette pièce obscure et celui, bien réel, des moyens de surveillance généralisés dans lesquels nous baignons, Isaac Rosa fait ressortir, par contraste, toute l’ambiguïté de l’antédiluvienne concaténation des termes « liberté » et « lumière ». Et, en parallèle, dresse le tableau de nos illusions perdues.

Nous menons une guerre, et la guerre est toujours laide, sale.

Isaac Rosa, La pièce obscure, 2016, Christian Bourgois, trad. Jean-Marie Saint-Lu.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/la-piece-obscure-de-isaac-rosa/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.