La poésie et la confusion.

« La poésie sauve », « Le poétique ouvre les possibles », « Il convient d’habiter poétiquement le monde », « La poésie est un acte de résistance »… Il ne faut aujourd’hui pas chercher beaucoup avant de tomber sur nombre de déclarations qui assimilent la poésie à autre chose qu’elle-même et lui font revêtir un rôle qui déborderait de l’esthétique. Et cette tendance fait aujourd’hui quasi figure de programme communément accepté aussi bien du « grand public » que de certains milieux dits « informés ». Que ce soit dans de grands médias publics (pour ne parler que de la RTBF, la moindre mièvrerie épistolaire, vocifération slamée ou gesticulation hallucinée est considérée – et proposée comme telle – comme un « moment de poésie »), lors de manifestations officielles (Le printemps des poètes ou les Midis de la poésie par exemple) ou dans les programmes de beaucoup d’éditeurs, la poésie est de plus en plus souvent envisagée d’abord relativement à des causes, des objectifs, des buts, qu’elle se proposerait de défendre. Sans vouloir médire des intentions profondes, souvent éminemment louables, de ces confusions, elles n’en demeurent pas moins… des confusions.

Dans les Météorologiques, Aristote revient sur l’expression d’Empédocle « la mer est la sueur de la terre » et l’assimile à une bouffonnerie. Limitant la métaphore à la poésie, et la dépossédant de tout statut dans l’acquisition ou le partage de la connaissance, le Philosophe assure là, il y a 2400 ans, l’autonomie radicale et constitutive des champs poétiques et philosophiques. La poésie est un fait de langue! Elle n’est que cela! Et ce qui la constitue, en fait tout son son sens, c’est précisément de n’être que cela! La poésie – et ce quand bien même, par recul philologico-sémantique, ou utiliserait l’histoire du mot « poétique » pour en étirer ad infinitum la signification – c’est la langue sans l’obligation de la narration, du concept ou de l’affect. La poésie c’est de la forme. Ceux qui confondent ses émanations – forcément plurielles – avec sa définition – forcément unitaire – et la forcent à tout prix dans des catégories qui la subsumeraient substituent à la liberté radicale dont elle procède le diktat de leurs propres obsessions.

Alors certes, on pourrait ne faire qu’en rire (après tout, les mièvreries, vociférations et gesticulations dont il est question plus haut sont aussi faites pour ça), ou s’en fiche, mais tout cela nous paraît aussi chose fort sérieuse. À s’obstiner dans cet amalgame, d’ailleurs souvent bien intentionné, on en vient, et cela est bien plus préoccupant, à obtenir l’effet contraire à celui prétendument recherché. Ainsi en est-il de cette volonté de confondre à tout prix, par exemple, les questions du genre ou de la race avec celles de la poésie. Forts des préoccupations du moment, sont mis par d’aucuns prioritairement en avant, dans le champ prétendument poétique, des textes qui s’articulent explicitement autour de ces questions, et/ou des auteurs qui, de par leur couleur de peau, leur genre ou leur orientation sexuelle, relèvent des catégories dont il s’agit, politiquement, de prendre la défense. Fort de l’urgence – politiquement incontestable quant à ses fins – d’une cause, et cherchant à visibiliser à tout prix celle-ci via la « poésie », on s’entête à ne trouver dans celle-ci – ou plutôt dans une de ses versions fantasmées – que les expressions les plus évidentes du combat à mener, en les doublant du graal qu’aura l’auteur à en être le témoin privilégié. Tribune est alors d’abord donnée prioritairement au poète noir qui exprime haut et fort la domination blanche, à la femme qui dénonce haut et fort le patriarcat, au gay qui réagit haut et fort à l’homophobie, etc. Comme si le noir, la femme ou le gay n’était capable, en matière « poétique », que de proférer des slogans solipsistes. Tout cela n’ayant finalement rien à voir avec la poésie et contribuant paradoxalement à invisibiliser les œuvres mêmes d’auteurs – noirs, femmes, gays ou tout « représentant » d’une autre « minorité » – , moins démonstratifs mais bien plus talentueux, dont on prétendait prendre la défense. À l’œuvre inventive, complexe et subtile d’un John Keene (qui ça?), on préfère la prose conventionnelle mais « directement-en-prise-avec-son-temps » d’un Colson Whitehead. À la radicalité jubilatoire d’une Alice Notley (qui ça?), on préfère les évidences crument assénées d’une Virginie Despentes. À l’extraordinaire nouveauté formelle d’un Jack Spicer (qui ça?), on préfère les platitudes lourdement bazardées d’un Édouard Louis. Et l’on fait ainsi disparaître les premiers sous les bonnes intentions dont on se congratule en encensant les seconds.

La poésie n’est pas réductible au politique. Et l’y forcer n’est utile ni pour la poésie, ni pour les causes auxquelles on l’asservit. En sus de celles des auteurs cités ci-dessus, lisons alors plutôt les œuvres de Jerome Rothenberg, Hans Faverey, Bernadette Mayer, Susan Howe, Sony Labou Tansi, ou Hawad, et promouvons-les, encore et encore. Non seulement, on aura vraiment promu de la poésie – et quelle poésie! – mais on aura également apporté un démenti formel – et efficace cette fois – à ceux qui pensent que la couleur de peau, le genre ou l’orientation sexuelle importe.

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