« La science sociale comme vision du monde » de Wiktor Stoczkowski

Comme l’avertit le sous-titre de ce livre, Wiktor Stoczkowski revient ici sur les fondements de la pensée sociologique durkheimienne. On le sait, et cela plus largement encore que dans le seul cadre des études sociales, la pensée de Durkheim, qui fonda la science sociale, est profondément imprégnée de théologie chrétienne. La conception d’un monde dysfonctionnant, l’idée que la science puisse en guérir les imperfections, il va de soi que ces concepts à l’oeuvre dans tout son travail sont grandement inspirés par la conception chrétienne du Mal, comme par celle du Salut. La science sociale est donc bien, dès ses débuts, une « vision du monde ». Mais, si l’auteur revient sur ce cas connu et déjà bien analysé, ce n’est pas simplement pour y ajouter une couche supplémentaire. En revenant en profondeur et avec une extrême minutie sur le cas de l’initiateur français de la sociologie, il cherche à détailler, aux travers du détricotage des ses aspirations rédemptrices, les failles mais surtout les impasses dans lesquelles la science sociale tend à verser.

Au fil de cette patiente et fascinante analyse, on découvre une science sociale prise dans l’inextricable quadrature du cercle de son ambition : se porter, via la raison, au secours d’une société dont les liens moraux se désagrègent sur l’autel d’un christianisme sacrifié. Autrement dit, Durkheim prétend poser les bases d’une analyse inédite du monde – et d’une action à poser sur celui-ci – sur la reprise des termes et des bases d’un état censément précédent de ce même monde. Cela alors même que c’est sur la perte, ou l’abandon, de ce monde précédent (le monde de la foi chrétienne) que repose pour une grande part le drame (selon Durkheim) du monde présent. On reprend ainsi les mêmes grilles d’analyse, jusqu’à reprendre celles qui fondent le constat d’une supposée déshérence de l’état présent du monde, que l’on tente d’appliquer à deux mondes supposément divergents. La science sociale est pensée, dès ses débuts, comme une sotériologie. En cela – et l’auteur le démontre ici d’une façon éclatante – elle ne fait que reprendre les discours communs de son temps. Elle ne propose pas une vision du monde. Elle reprend à son actif, à l’usage d’autres cercles, la vision de son temps.

De cette analyse aussi précise que démystificatrice des origines d’un domaine devenu aussi prestigieux que les sciences sociales émerge l’impression d’un éternel recommencement. Car dans les errements du début s’originent pour une bonne part ceux de maintenant. Le Mal et le Salut, si on leur a fait épouser des noms différents depuis, restent bien les linéaments théologiques de la science sociale aujourd’hui. Et les actes de reprise à son compte des clichés de son temps d’un Durkheim, et de sa réactualisation à destination d’un public cible, ne sont pas très éloignés de ceux qu’ont pu poser Levi-Strauss, et que peut poser aujourd’hui quelqu’un comme Bruno Latour. Entre philosophie (dont elle reprend le modèle conceptuel ou la méthode dialectique) et théologie (dont elle a hérité de sa préoccupation pour le mal et de l’aspiration au salut), la science sociale parait parfois, à lire le livre de Wiktor Stoczkowski, une longue suite de renoncements. Cet exercice critique – désenchanté, jouissif, douloureux – s’avère cependant indispensable pour qui reste attaché à l’ambition des sciences sociales. Ne pas se voiler la face sur ses errements est sans doute la première condition à accomplir pour ne pas la trahir.

Une fois le monde réduit à [des] fragments maniables, on soumet chacun d’eux aux formules explicatives d’un prêt-à-penser théorique. Ainsi, tout phénomène humain peut être interprété tantôt comme un dispositif favorisant ou empêchant la cohésion sociale (Durkhein), tantôt comme l’expression tangible des structures qui circonscrivent l’espace dont la pensée et l’action humaines réalisent les possibilités combinatoires (Lévi-Strauss), tantôt comme un résultat des mécanismes occultes de la compétition pour la domination sociale (Bourdieu), tantôt comme les fruits d’un travail créatif d’actants qui collaborent pour construire un monde commun (Latour). On tire de ces systèmes des formules explicatives dont l’administration mécanique donne les gages d’appartenir au monde académique et, en particulier, à un clan théorique qui ne manquera pas d’accueillir favorablement les travaux conformes à sa doxa préférée. Il s’agit d’un mécanisme trivial de fonctionnement de toute science dite normale, c’est-à-dire ordinaire, laquelle consiste non pas à faire de grandes découvertes ou à proposer des idées inédites, mais à étendre le champ d’application des procédures stéréotypées et institutionnellement avalisées. […] L’exemple de Lévi-Strauss, de Bourdieu et de Latour, non moins que celui de Durkheim, témoigne de la réutilisation systématique de la méthode discursive dans les travaux académiques. Cela se traduit avant tout par une propension à faire entrer toutes les entités du monde empirique dans les cases préétablies d’un système d’oppositions binaires, pour présenter ensuite le « dépassement » de ces oppositions comme le nec plus ultra de la pénétration intellectuelle.

Wiktor Stoczkowski, La science sociale comme vision du monde, Emile Durkheim et le mirage du salut, 2019, Gallimard.

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