« L’Abîme de l’illusion humaine » de Gilbert Sorrentino.

Abîme de l'illusion humaineIl n’y a pas de signification.

Peu d’écrivains se sont défait des codes de la littérature avec la radicalité d’un Gilbert Sorrentino. Narration suivie, nécessité de la signification, continuité dans le profil psychologique des personnages, construction d’un cadre séparant réel et fiction, limites claires entre auteur et narrateur, entre lecteur et chose lue : toutes conventions qu’il prend un malin plaisir à saper. Comme le rappelle intelligemment et à propos le quatrième de couverture – chose finalement assez rare -, mettant l’accent « sur le refus d’écrire des histoires réalistes avec une intrigue minutieusement composée, intéressante, pleine de suspense, des personnages plausibles, plein de substance et de motivation, un décor qui vous rappelle quelque chose, au contraire, il insiste sur le fait qu’il n’y a là que de l’encre sur du papier, que sa création est pure imagination. » Et rompt ainsi avec l’une des conventions fondatrice de toute histoire : le contrat de crédibilité.

Constitué de 49 situations (ou fragments), chaque fois un peu plus longue, L’abîme de l’illusion humaine ne propose donc aucune histoire suivie et n’articule pas même au sein des diverses capsules qui s’y succèdent un quelconque suivi narratif. De la vinaigrette française Kraft, l’Ombre, des femmes, des vieillards, des alcooliques, des écrivains déchus (ou qui ne sont pas même arrivés bien haut) en sont les personnages.

Mais comme la vie est, pour l’essentiel, et de façon exaspérante, une série d’erreurs, de mauvais choix, de bêtises, d’accidents et d’incroyables coïncidences, tout se déroula comme il se devait.

Le monde n’est pas cette suite bien ordonnée que donne à lire le réalisme. Les accidents, souvent présentés comme ce qui en dérangeraient l’unité, en constituent en fait l’essence même. S’approcher du réel ne se peut dès lors en faisant l’économie de ce qui le déstabilise, le manque d’équilibre en étant son fondement.

il n’avait pas lu, ni cherché à lire ce qui avait, toujours été devant lui.

Toutes ces situations mettent en scène, peu ou prou, des techniques de fabrication d’illusion. Par lesquelles les être humains cherchent à asseoir plus tangiblement leurs existences, les rendant moins insupportables en sacrifiant le réel sur l’autel du consensus : je m’invente une vie en mirage, tu fais de même ; je fais semblant de croire à la tienne, tu fais de même. Mon illusion renforce la tienne, la tienne la mienne. Et ce que nous appelons réel tient à ce consensus, cette illusion commune. Et comment se défaire de ces illusions, les exposer au regard de qui lit sans se défaire de celles que le roman fait peser de tout le poids de ses traditions?

Il existe des aliénations plus graves sur lesquelles méditer, mais nous sommes, pour le moment, pris dans les rets de celle-ci.

Gilbert Sorrentino parvient, en s’éloignant toujours plus loin des conventions littéraires, à ne jamais se défaire de son lecteur. Il le chambre, l’indispose, le dérange, mais, par sa dérision et la profonde humanité qu’il dévoile en chacun, se le gagne toujours.

Gilbert Sorrentino, L’Abîme de l’illusion humaine, 2015, Cent Pages, Trad. Bernard Hoepffner.

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