« L’âge productiviste » de Serge Audier.

Ces [exemples ouvrant la réflexion sur le rapport de la gauche au capitalisme] présentent toutefois la vertu de faire apparaître des positions théoriques et politiques qui, aussi incompatibles et mutuellement conflictuelles soient-elles, supposent pourtant toutes, sous des formes différentes, que le capitalisme est nécessaire et même, en un sens, bénéfique, dans la mesure où il a développé comme jamais les forces productives, ce qui est conforme aux intérêts futurs des classes dominées – le tout dans une absence quasi totale de questionnement sur ses impacts environnementaux négatifs.

Si les motifs d’être inquiet ne manquent actuellement pas, il en est un dont on parle fort peu et qui, pourtant, alors que nous en sommes un témoin privilégié, nous parait jouer un rôle considérable dans la prolifération de l’inquiétude ambiante : la confirmation de biais. Alors que l’algorithmie est décriée, voire stipendiée, par nombre d’ « intellectuels », force nous est de constater que parmi ces derniers beaucoup se comportent, pas toujours à leur corps défendant, comme s’ils en étaient les promoteurs institutionnels. À la façon d’un ordinateur qui, en fonction de vos choix précédents, va déceler et devancer vos envies futures, jusqu’à les conformer toujours plus aux critères toujours plus grossiers d’un nombre toujours plus restreint de catégories, le repli de ceux-ci est toujours plus marqué vers les livres qui, ils le savent et les achètent pour cette raison seule, confirmeront leurs a priori. Comme s’il ne s’agissait, dans un livre, que d’y chercher ce qu’on y attendait déjà. L' »intellectuel » à rasséréner trouvera ainsi à satisfaire ses suspicions complotistes en lisant le témoignage d’un Juan Branco plutôt que le travail de Yves Citton. Il pourra étayer ses simplismes géopolitiques avec les menaces haineuses d’une Houria Bouteldja plutôt que se lancer dans la lecture d’un récit d’Amos Oz. Il pourra également satisfaire ses a priori sur les relations homme-femme avec les simplismes délirants d’une Silvia Federici plutôt qu’avec le talent d’une Susan Howe. Ses lectures ne venant nullement en appui, en soutien – car plus « simples », plus « vulgarisatrices » – de celles qui se proposent d’explorer les faits de façon plus « pointue », mais bien en remplacement de ces dernières. Ainsi, peu à peu, condamne-t-on la complexité sur l’autel de son confort intellectuel, et la réalité sur celui de la légitimité du but poursuivi. Et scie-t-on consciencieusement la branche sur laquelle on se complaît.

Heureusement des livres forts sont encore publiés qui ne se font pas au sacrifice de l’intelligence.

Au motif que des techniques de management et de gouvernement dites libérales ou néolibérales s’appuient sur la figure de l’homo oeconomicus soucieux exclusivement de maximiser son intérêt, ou au prétexte que la « mégamachine » de la technique nous engloutit et nous surveille, les critiques hyperboliques de la modernité perdent de vue l’expérience des sujets modernes et contemporains qui sont aussi traversés de doutes et d’interrogations, qui sont partagés entre stratégies égoïstes et altruisme, entre indifférence et responsabilité vis-à-vis des générations futures et de la terre

Alors que nombre de signaux existent de longue date qui ont alerté sur le désastre écologique en cours, il parait étonnant que, politiquement, peu de mouvements se soient saisis avec envergure de ce questionnement majeur. Et, alors qu’il parait à certains aujourd’hui naturel d’assimiler l’écologie à la gauche et au progressisme, il parait d’autant plus étrange que l’environnement ne soit pas devenu un axe central depuis bien plus longtemps dans les mouvements de gauche. A fortiori quand on constate à quel point les désastres environnementaux actuels paraissent imputables au capitalisme (jusqu’à voir se créer le terme de capitalocène parallèlement à celui d’anthropocène). C’est oublier que la sonnette d’alarme environnementale ne fut pas sonnée qu’à gauche. Ni que, si des brèches et initiatives écologiques existaient bien à gauche, elles furent rapidement balayées par des impératifs de production vus comme émancipateurs. Bien plus que le capitalisme alors, c’est bien plutôt le productivisme qui parait à blâmer.

Serge Audier, dans ce livre qui fera date, donne à voir avec brio la faillite de tout dogmatisme ainsi que les mécanismes par lesquels la réalité la plus triviale peut se voir inhibée par le réductionnisme idéologique. Et, non content de le faire dans le domaine très précis de l’écologie, il nous démontre qu’une entreprise sceptique (qu’il est triste d’ailleurs de voir le climato-sceptique kidnapper à son profit une notion si riche de sens) est salutaire et ne condamne pas forcément à un relativisme défaitiste. Et que la complexité est toujours porteuse de sens.

l’enjeu est […] d’éviter le piège des conceptions monolithiques dominantes – qu’elles soient antimodernes ou promodernes – qui voient dans l’ensemble des dimensions de l’histoire moderne et contemporaine le déploiement d’une logique unique, traversée uniquement de contradictions immanentes

Serge Audier, L’âge productiviste, hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, 2019, La Découverte.

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