« L’Âge séculier » de Charles Taylor

Comment sommes-nous passé d’une société où la foi était plénipotentiaire et non questionnée à la nôtre où nombre de modalités de la croyance coexistent et où l’acte de croire même est pensé relativement à la possibilité de ne pas croire? Cette question, que l’on a pris l’habitude de désigner du nom de sécularisation, est la plupart du temps envisagée selon un schéma qui fait la part belle à la soustraction et à une approche historique via la théorie. Soustraction car ce régime d’incroyance (ou d’une diversité consciente des modalités de croire ou de ne pas croire) aurait été gagné peu à peu sur celui de la foi aveugle en dépouillant notre être d’attitudes, de réflexes, de visions, de superstitions, etc. un peu à la façon dont la quintessence d’un fruit ne pourrait être gouttée sans se défaire de sa pelure. Approche historique via la théorie car, s’agissant de l’évolution historique des régimes de croyances, la recherche se focalise surtout sur les grands débats théologiques et philosophiques dont seront supposées émerger les grandes théories dans lesquelles se liront alors, comme par réflexion, les causes de l’atténuation de la foi.

[Ces histoires de soustraction] sont très puissantes puisque l’individualisme a fini par nous apparaitre comme une évidence. L’erreur des modernes est d’avoir à ce point tenu cette conception pour acquise, d’avoir considéré qu’elle était « naturellement » notre toute première conception du moi. De la même manière que, dans la pensée épistémologique moderne, on considère qu’une description neutre des choses précède les « valeurs » que l’on y « ajoute », il faudrait croire ici que nous nous percevons d’abord en tant qu’individu avant de prendre conscience des autres et des formes de sociabilité. Il devient dès lors très simple de comprendre l’émergence de l’individualisme moderne comme une histoire de soustraction : en s’érodant, en se consumant, les strates accumulées ont révélé une compréhension sous-jacente de nous-mêmes en tant qu’individu.

À cette histoire soustractive, qui fait de l’homme moderne un résidu, Charles Taylor substitue une histoire qui ne fait plus fi de ses propres linéaments épistémologiques. Car cette idée même selon laquelle nous ne serions maintenant qu’un substrat retrouvé sous le limon des superstitions est elle-même une construction. De même nos comportements ne sont-ils pas la mise en pratique consciente ou aveugle de théories ascendantes dont nous aurions cherché à épouser les préceptes. Il sont le résultat d’imaginaires qui sont autant le produit de théories qu’ils ne fabriquent ces dernières. Pour le dire autrement, les idées émergent enveloppées dans des pratiques. Et pour qui veut comprendre vraiment la ou les façons dont le monde s’est semble-t-il désenchanté, c’est bien moins des théories dont il convient de faire l’histoire que des imaginaires.

On ne résumera pas en quelques lignes l’importance de ce livre majeur fort de 1300 pages. D’une extraordinaire érudition historique, il détaille son sujet avec une précision absolument stupéfiante et nous enjoint, par delà le sujet lui-même de son livre, à nous interroger sur les modes de production et de diffusion de tous nos savoirs. L’âge séculier, de livre particulier s’intéressant à ce que l’on appelle communément le désenchantement du monde et en faisant l’histoire, devient alors cette prodigieuse expérience épistémologique au cours de laquelle on découvre, fasciné, une histoire des façons dont l’être humain s’imagine interagir avec ce qui l’environne. Un livre absolument essentiel!

Charles Taylor, L’Âge séculier, Le Seuil, trad. Patrick Savidan.

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