« L’anneau et le livre » de Robert Browning.

Robert Browning

Nous avions affaire à la vérité aux prises avec le mensonge.

En juin 1860, à Florence, où il réside depuis plus de dix ans avec sa femme, la célèbre poétesse Elizabeth Barrett Browning (qui décédera l’année suivante), Robert Browning achète à un bouquiniste de la place San Lorenzo un vieux livre jaune, petit in-quarto aux plats de vélin ridé. Ce vieux livre jaune, dénué de toute valeur littéraire, réunit les documents relatifs à l’affaire Franceschini, un procès pour meurtre qui se tint à Rome en 1698 : dépositions, témoignages, attestations, lettres, plaidoiries, jugement, etc. Vingt et une séries de documents rassemblés par un avocat florentin, Cencini, qui les fit relier en vélin et titrer de la sorte : « Exposé de tous les faits de la cause criminelle contre Guido Franschescini, noble homme d’Arezzo, et ses soudards, qui furent mis à mort à Rome le 22 février 1698, le premier par décollation, les quatre autres par la potence. Affaire criminelle à Rome. Où on dispute de savoir si et quand un mari peut tuer sa femme adultère sans encourir la peine habituelle. »  Robert Browning s’emparera de cet événement et construira sur ses fondements l’une des œuvres majeures de la littérature.

La fiction, qui éveille le fait à la vie, est-elle aussi du fait?

Que disent les faits? Noble d’illustre ascendance mais pauvre, la cinquantaine, Guido Franschescini, avec l’aide de quatre comparses, a assassiné sa jeune épouse, Pompilia, ainsi que les parents de cette dernière, Violante et Pietro Comparini. Cela alors que son épouse venait de lui donner une descendance et que, suite à des mesures légales destinées à résoudre un imbroglio sentimento-juridique, elle avait été préalablement condamnée à un repentir lointain.

Quel besoin d’aller fouiller minutieusement dans les ressorts qui déclenchent, qui mettent en mouvement les hommes?

L’anneau et le livre se présente comme la succession, en vers, des récits des témoins directs du fait judiciaire : le peuple acquis à la cause du mari vengeur, celui dévoué à l’épouse, le comte Guido Franceschini, Pompilia, Giuseppe Caponsacchi (le jeune et beau prêtre qui tenta de sauver l’épouse), les avocats des deux parties, le pape lui-même. Dix voix, dix monologues, précédés et clos par celui du poète.

Abondamment documenté et passant de la vision d’un sujet à celle d’un autre, le poète se fait ici, à première vue, le rapporteur des faits bruts passés au prisme des subjectivités. Voix médiane des autres voix (le peuple, l’épouse, l’époux, le pape, etc…), il est à la fois le réceptacle et la caisse de résonance du fait et des filtres qu’y apposent chacun de ses acteurs. En voyageant ainsi dans l’écheveau des causes et des conséquences d’un crime, il en illustrerait la vérité, la justesse des points de vue de chacun de ses acteurs. Aussi radicalement éloignés l’un de l’autre soient-ils, ils éclairent chacun des nuances dont l’absence de la moindre d’entre elles dénaturerait irrémédiablement la vérité globale du crime.

c’est à peine un malheur, et ce n’est la faute de personne.

Mais L’anneau et le livre n’est nullement une oeuvre sur l’objectivité ou le scepticisme. Le poète n’est pas le passe-plat d’un réel existant sans lui et qui pourrait faire l’économie de la fiction. En mélangeant au témoignage précis et légalement documenté des témoins de première ligne d’un fait ses propres créatures (ses vers, ses arrangements avec la « vérité historique », ses propres procédés de fabrication…), Robert Browning démontre qu’un réel sans imagination est bancal. Dégager un fait brut qui exprimerait le réel seul, en serait la photographie objective, en dirait sa vérité, n’est qu’illusoire espérance. Cette oeuvre essentielle écrite il y a 150 ans (que d’aucuns ont justement placée au rang des classiques dantesque ou shakespearien) mais très méconnue de nos jours réaffirme cette intemporelle nécessité de la littérature. Fait et fiction s’entremêlent et fabriquent, ensemble, la vérité. Le vrai, c’est la poésie.

Mais l’Art, par le truchement duquel l’homme ne parle à aucun homme en particulier, mais seulement à l’espèce humaine, l’Art est capable d’exposer une vérité par la méthode oblique, d’accomplir l’action capable de donner naissance à la pensée sans faire tort à celle-ci, puisqu’il se passe de l’intermédiaire de la parole.

Robert Browning, L’anneau et le livre, 2009, Le Bruit du temps, trad. Georges Connes.

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