« Lanny » de Max Porter

Ah, Lanny, mon ami, regarde-moi ces pages blanches. Tu n’as pas l’impression d’être Dieu à l’aube du monde? Tu peux faire ce que tu veux.

Nous sommes dans un petit village anglais de quelques cinq cent âmes. Il y a Pete, surnommé Le Dingue, un vieil artiste autrefois célèbre. Il y a Jolie, une comédienne qui s’essaie à l’écriture d’un polar. Il y a Robert, son mari, gestionnaire d’actifs à succès. Il y a Betty, la vieille qui marmonne derrière son portail. Et il y a Lanny, le petit garçon de Jolie et Robert, aussi tendre qu’étrange. Et puis il y a le Père Lathrée Morte, être mi-démon, mi-fluide, créature protéiforme légendaire qui règne dans les bois entourant le village. En donnant la voix à chacun (hormis à Lanny), Max Porter nous emmène suggestivement, d’un fragment l’autre, dans un récit aussi palpitant qu’original.

peut-être Lanny s’imprègne-t-il des bruits de ce monde pour en tisser les fils d’un autre.

Pas mal d’écrivains-padawan croient pouvoir vêtir leur production des oripeaux du post-modernisme pour ainsi en dissimuler la vacuité. À tel point, on l’avoue nous-mêmes, que les moindres changements de typographie, la présence de symboles autre qu’alphabétiques, les mots barrés, les jeux sur l’espace de la page, tout cela au sein d’un même texte éveille illico notre suspicion. On se dit tout de suite que c’est trop pour être honnête, que c’est too much, bref que ça sent à plein nez la dissimulation lourdingue du rien. Et, très souvent (genre 99,99 %), c’est confirmé. Le padawan restera padawan. Mais quand ça marche! Quand l’écrivain s’est servi, réellement servi, de ces techniques pour articuler un récit et non pour farder sa propre médiocrité, alors là, on peut toucher à la grâce!

Est-ce que vous croyez au Père Lathrée Morte?

Hein?

Est-ce que vous croyez qu’il existe pour de vrai?

Hmm, non. Enfin si, dans la mesure où les gens croient en lui. Donc oui, il existe. Pareil pour les sirènes, Jack Talons-à-ressorts ou les enfants verts de Woolpit : ils existent si on pense à eux, si on raconte des histoires sur eux.

Dans Lanny, les modifications de police sont là pour illustrer le changement de catégorie d’être (qu’il nous est impossible à expliquer autrement), les enchevêtrements du texte expriment celui des voix, l’apparition des « + » et leur utilisation dans la deuxième partie symbolise bien une rupture que seule cette rupture symbolique pouvait marquer, etc. Chaque expédient technique est ici bien autre chose qu’un gimmick post-moderne. Ils ne sont jamais non plus un ajout censé surligner et augmenter un effet. Les effets que ces moyens techniques induisent ne sont induits que par eux. Et ainsi, place nette est faite pour que les mots, n’ayant plus à s’occuper de ces effets-là, puissent diffuser leur charge propre.

Eh bien on a l’impression que Lanny se confond avec le village et qu’il nous regarde dans les yeux.

Il devient alors possible, vraiment possible, de donner cette impression, cette impression vraiment physique, que, oui, décidément, nous ne faisons qu’un avec Lanny. Et c’est peu dire que l’effet provoqué est réellement bouleversant. Du tout grand art!

Max Porter, Lanny, 2019, Seuil, Trad. Charles Recoursé.

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