« Le dernier loup » de Laszlo Krasznahorkai.

Qui a abattu le dernier loup d’Estrémadure, et dans quelles conditions? Comment, quand on connait la faillite à laquelle toute tentative langagière aboutit, une parole peut-elle rendre compte d’un événement? Deux questions dont a priori on ne percoit pas le lien direct.

Alors qu’il est, fidèle à son habitude, accoudé à un bar de Berlin, un ancien professeur de philosophie raconte au serveur comment il fut invité à se rendre en Estrémadure, tous frais largement payés, et comment il s’intéressa à cette histoire de dernier loup abattu. Tout cela alors qu’il avait, depuis longtemps et selon ses propres termes, renoncé à la pensée…

comment aurait-il pu leur expliquer que que depuis qu’il avait renoncé à la pensée il avait ouvert les yeux, et compris que tout ce que nous percevions de l’existence n’était qu’un gigantesque mémorial célébrant la vanité des choses, se reproduisant à l’infini, jusqu’à la nuit des temps

En une longue phrase hypnotique, l’auteur hongrois parvient à conjoindre les deux questions initiales, celle, très pragmatique, de savoir où, quand et par qui fut tué ce fameux dernier loup, et celle, apparemment bien plus conceptuelle et n’ayant trait qu’à l’esthétique, des conditions de production du discours. Et cela non pas par caprice ou artifice poétique, mais bien parce qu’il apparaît que les questions de nature, de réel et de fiction sont intrinsèquement liées. Le doute que l’on peut ainsi avoir de la réalité d’un fait se mesure parfaitement à l’aune de celui que l’on peut légitimement ressentir face à la parole qui propose de s’en saisir. En mettant en scène ce personnage qui a renoncé à la pensée (du moins cette pensée telle qu’on l’entend sans doute habituellement, la pensée institutionnalisée, autorisée), mais s’autorise toujours l’usage de la parole, Laszlo Krasznahorkai nous invite à réfléchir à ce qui réside dans cette dernière, indépendamment du contrôle de la première. Et en l’appliquant à un fait tragique « environnemental », il nous invite tacitement à repenser nos rapports à ce que nous nommons « nature ». Et comme d’habitude, c’est génial!

Laszlo Krasznahorkai, Le Dernier loup, 2019, Cambourakis, trad. Joëlle Duffeuilly.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/le-dernier-loup-de-laszlo-krasznahorkai/

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.