« Le différend » de Jean-François Lyotard

Et si l’enjeu de la pensée (?) était le différend plutôt que le consensus?

A partir du problème Faurisson, ce joyeux drille s’agitant de moins en moins seul (l’actualité en témoigne) dans son bocal révisionniste, Jean-François Lyotard dégage ce qui témoigne, dans le langage, d’une irréductibilité d’un conflit.  Pour le dire plus prosaïquement, il nous explique que ce qui rend le conflit entre le révisionniste et son contradicteur irréductible, c’est qu’il ne parle pas le même langage.  L’impossibilité d’arriver à un accord entre eux ne réside donc pas dans une « divergence de vue », une « conception de l’histoire différente », mais bien dans le fait que n’existe pas même le langage commun nécessaire à un consensus.  Dans la langue du SS, le juif ne peut pas être destinataire d’un discours.

L’autorité du SS est tirée d’un nous d’où le déporté est exclu une fois pour toutes, la race, qui ne donne pas seulement le droit de commander, mais le droit de vivre, c’est-à-dire de se porter sur les diverses instances de phrases.  Le déporté, selon cette autorité, ne peut pas être le destinataire d’un ordre de mourir, parce qu’il faudrait qu’il fût capable de donner sa vie pour l’effectuer.  Or il ne peut pas donner une vie qu’il n’a pas le droit d’avoir.  Le sacrifice n’est pas pour lui, ni donc l’accession à un nom collectif immortel.  Sa mort est légitime parce que sa vie est illégitime.  Il faut tuer le nom individuel (d’où l’usage des matricules), il faut tuer aussi le nom collectif (juif), de façon qu’aucun nous porteur de ce nom ne reste qui puisse reprendre en lui et pérenniser la mort du déporté. (…)  Ma loi le fait mourir, lui qui n’en relève pas.  Ma mort est due à sa loi, à laquelle je ne dois rien.

Entre le juif et le SS, il n’y a (techniquement) pas même de différend.  Car aucun idiome commun ne peut en rendre compte.  Aucun tribunal donc n’est légitimement à même de formuler des phrases pouvant raconter et juger du dommage.  Et si cela est le cas pour le fait Auschwitz, il en est tout autant pour son témoignage.

si votre vécu n’est pas communicable, vous ne pouvez pas témoigner qu’il existe, s’il l’est, vous ne pouvez pas dire que vous êtes le seul à pouvoir témoigner qu’il existe.

Le dissensus à l’oeuvre dans l’opposition entre juif et SS, révisionniste et témoin, se retrouve dans ce qui sépare le capitalisme de celui qui le combat.  Et les raisons sont là aussi à trouver dans le langage par lequel chacun s’exprime.  D’un côté, le marxisme fonde une réflexion sur une philosophie de l’histoire, de l’autre, le capitalisme, dépourvu d’un rapport philosophique à l’histoire, déguise son « réalisme » sous l’Idée d’une émancipation par rapport à la pauvreté.  Ainsi, le rapport même à l’histoire, au temps, ne s’envisage pas sous l’égide d’un idiome commun.

Il y a un différend insoluble entre travailler et gagner du temps.

Avec le capital, il n’y a pas un temps pour l’échange.  L’échange est l’échange de temps, l’échange dans le moins de temps possible (temps « réel ») du plus de temps possible (temps « abstrait » ou perdu).

A l’heure du compromis, du consensus à tout prix, il entre plus que jamais dans les attributs de la philosophie d’éclairer cette irréductibilité des différends.

C’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie, peut-être d’une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes.

Jean-François Lyotard, Le différend, 1983, Minuit (coll. « critique »)

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