« Le Don paisible » de Mikhaïl Cholokhov.

Au fond il faut bien peu de chose à l’être humain pour être heureux.

Début du vingtième siècle.  Le Don coule paisible, serpentant dans les plaines cosaques.  Tatarski, village échoué depuis toujours sur ses berges, semble comme épargné des rets du temps.  Mais les échos d’abord lointains de la guerre se rapprochent inexorablement.  La guerre contre l’Empire austro-hongrois, puis la révolution, puis la guerre civile.  Et tout le village finira par verser dans la folie du début de siècle.  Grigori Mélékhov, Natalia son épouse, Aksinia, sa maîtresse, sa famille, ses amis, comme des fétus dans le vent de l’Histoire, n’échapperont à aucuns des drames et contradictions se jouant.  Du soldat-paysan qu’est par essence le Cosaque, le vingtième siècle naissant ne lui laisse plus l’opportunité de saisir la faux.  Ce n’est plus la terre qu’il s’agit de fouiller, ce sont les corps.

Mais que s’était-il passé?  Des hommes s’étaient rencontrés sur le champ de mort, qui n’avaient pas encore l’habitude de détruire leurs semblables ; pris par une terreur animale, ils s’étaient heurtés, entrechoqués ; s’étaient portés des coups aveugles ; s’étaient estropiés, eux et leurs chevaux, et s’étaient enfuis, effrayés par le coup de feu qui tuait un homme ; s’étaient dispersés, moralement mutilés.  C’est ce qu’on avait appelé un exploit.

Grigori, tout comme il hésite entre deux femmes, ne sait quel camp choisir.  Entre Blancs et Rouges, loin des intentions, des discours, des idéaux respectifs, la terreur commune qu’engendre les actes sur lesquels ils se fondent laisse le cosaque dans l’impossibilité d’arrêter un choix clair et pleinement conscient.  Entre les deux folies, c’est dans un échec à la raison qu’il choisira finalement la blanche.  Et y trouvera la gloire, le dégoût et presque l’ataraxie.

J’ai vécu et j’ai tout éprouvé pendant le temps que j’ai vécu.  J’ai eu des femmes et des filles, j’ai foulé la steppe sur de bons chevaux, j’ai connu la joie d’être père et j’ai tué des hommes, j’ai moi-même risqué la mort, je me suis pavané sous le ciel bleu.  Qu’est ce que la vie peut me donner de nouveau?  Rien.  Je pourrais mourir.  Je n’ai pas peur.  Je peux jouer à la guerre sans risque, comme un homme riche.  L’enjeu n’est pas gros.

Assassin malgré lui mais ne cherchant pas les faux-fuyants d’une excuse à bon compte que l’époque propose dans une idéologie justifiant de toute façon tout (Le tout est de savoir pourquoi on est un assassin, et qui on assassine), il sèmera la mort comme on sème, mais dans l’indifférence, une récolte future.  Ses opposants tombés enrichissant la gloire d’un camp et la haine de l’autre.  Comme un ferment nourricier.  Comme le limon que laisse le fleuve se retirant.

La vie, sortant de ses bords, se partage en des bras nombreux.  Il est difficile de prévoir lequel suivra son cours traître et malicieux.  Là où la vie est basse aujourd’hui, si basse qu’on découvre son fond malpropre, elle coulera demain abondante et riche…

A la fois roman d’amour, récit de formation, fresque épique, ode à la nature, « Le Don paisible », dans la démesure et l’émotion de ses 1400 pages, donne à lire un des textes les plus essentiel du vingtième siècle car faisant de son centre même et le questionnant l’axe autour duquel le siècle a tourné tant bien que mal : qu’est ce qu’être libre?

Dans les steppes, dont la vue verte atteignait la limite du jardin, dans les fourrés de chanvre sauvage, à côté de la clôture de la vieille aire, on entendait sans cesse le bruit haché des batailles de cailles, et les rats de blé sifflaient, les bourdons vrombissaient, l’herbe murmurait, caressée par le vent, les alouettes chantaient dans la brume frémissante, et une mitrailleuse crépitait très loin dans la vallée sans eau, obstinément, méchamment, sourdement, proclamant dans la nature la grandeur de l’homme.

Mikhaïl Cholokhov, Le Don paisible, 1964, Omnibus.

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