« Le doute en question » de Claudine Tiercelin.

Le doute en questionJusqu’où peut s’étendre légitimement le doute? Doit-il s’arrêter quelque part? Y a-t-il un point où il est non seulement insensé mais profondément irrationnel de s’obstiner à le poursuivre? Et si oui, pour quelles raisons au juste? Y a-t-il des doutes que, peut-être, on ne peut pas éliminer mais qu’on doit en un sens ignorer?

Soit suspensif (il m’est impossible de déterminer si quelque chose est vrai ou non, donc je suspends mon jugement), soit dogmatique (tout est faux et nous ne connaissons rien), le scepticisme peut, d’un bord l’autre, prendre bien des teintes. Si elle s’articule selon bien des teintes également, l’opposition à son emprise, qu’elle s’ancre par exemple dans l’appel à la pertinence ou le contextualisme, non contente de parfois concéder déjà beaucoup au sceptique, oublie parfois de lui retourner ses propres rappels à l’exigence. Si les attaques du sceptique peuvent à juste titre fonctionner comme d’utiles garde-fous à la raison et aux failles logiques qui peuvent l’affaiblir, et donc rappeler à qui veut connaitre que cela ne se peut sans rigueur, leur allégeance au doute dissimulent d’autres failles, non moins profondes. Si la raison doit être étayée, le doute aussi. Croire, connaitre ne peut se faire sans l’économie des preuves. Douter non plus. En d’autres mots : le doute a besoin de raisons.

On définit souvent le sceptique comme quelqu’un qui conteste la possibilité même de la connaissance : cette remise en question est aussi vieille que l’Antiquité. Or peut-être n’est-ce pas seulement la connaissance qui exige la production de ses conditions de possibilité. Mais aussi le doute.

Ainsi par exemple du doute cartésien. La mise en oeuvre d’une procédure philosophique reposant sur un doute méthodologique pêche par ce que la méthode présuppose. Comme l’on fait savoir Peirce ou Wittgenstein, le doute ne peut être premier – et donc devenir une méthode – car il présuppose un système de croyances et/ou de signes (tel le langage) où prospérer.

Si tout était mis en doute, c’est la possibilité même d’un doute doué de sens qui serait éradiquée.

Se proposant de relire le scepticisme par le filtre du pragmatisme (et surtout Putnam), Claudine Tiercelin nous éclaire sur ce qu’est le doute, mais jette aussi ainsi une lumière pertinente et toujours bienvenue sur ce que les propositions pragmatiques peuvent apporter : un sentiment qui, loin d’en être un « interdit », est appelé par la logique ; une éthique qui est aussi une esthétique ; un agir qui n’est pas que fin, mais aussi constitutif d’une pensée ; un principe social qui n’est pas que l’aboutissement d’un calcul logique mais qui s’y enracine ; et surtout, cette marque si importante du pragmatisme, cette relativisation essentielle de la distinction fait/valeur.

Non contente donc, s’aidant du pragmatisme, de démontrer brillamment que douter, croire ou connaitre ne peut se faire que dans le cadre d’un contexte, et que l’habileté du sceptique est de jouer précisément sur cette idée qu’inversement, douter, croire ou connaitre serait indépendant de tout contexte, Claudine Tiercelin nous permet de mieux sonder la richesse d’une pratique philosophique encore trop souvent regardée de haut de ce côté-ci de l’atlantique (mais ça change, ça change…). Peut-être car elle nous rappelle que refuser le dualisme ne se peut – comme c’est souvent le cas dans la pensée « continentale » – en choisissant un extrême en dépit d’un autre censé prédominer (nature vs culture, doute vs raison, corps vs pensée, etc…), mais en niant le principe même de leur opposition.

Les réalités ne sont pas vraies, elle sont ; et les croyances sont vraies d‘elles.

Claudine Tiercelin, Le doute en question, 2016, L’Éclat.

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