« Le Jardinier amoureux » de Rudolf Borchardt.

L’humanité est née d’un jardin.

Écrivain juif allemand exilé dès 1933 dans l’Italie de Mussolini (dont il sera un grand admirateur), Rudolf Borchardt fut un auteur aussi prolixe qu’insaisissable. Critique d’art et de littérature, poète et romancier sur le tard, spécialiste de Dante, polémiste, ami des grands poètes de son temps, il fut aussi un fervent passionné des jardins. C’est en 1938, après de nombreuses années à pratiquer un jardinage érudit lors de ses pérégrinations italiennes, qu’il écrira son grand’oeuvre sur les jardins : Le Jardinier amoureux.

l’homme est plus proche parent de la plante que de l’animal, dont il ne descend pas, mais qui s’est séparé de lui : ce mystère, le plus discret de tous, est scellé dans la poésie ; et elle témoigne de toute éternité que la fleur est la plus simple incarnation de la fatalité humaine du retour de l’amour et de la mort.

À la fois véritable enquête sur l’histoire du jardin et exploration érudite de ses moindres composantes, Le jardinier amoureux n’est pas un énième livre horticole de plus dont l’objectif serait (à part se vendre, bien sûr) de brosser le jardinier amateur dans le sens de ses passions. Certes, l’auteur nous détaille à profusion – en nous y noyant parfois, de son propre aveu – ce qui fait le jardin : les conditions atmosphériques précises ou la composition exacte du sous-sol qui permettent à telle ou telle plante de se développer au mieux ; les différences flagrantes ou subtiles qui permettent de distinguer le jardin anglais de l’allemand ; la provenance et l’évolution de tel type d’orpin et non de tel autre ; les techniques précises à mettre en oeuvre pour obtenir tel compost pour tel type de fleur dans tel type de climat… Certes, ce livre fournira une masse considérable d’informations pratiques à qui désirera s’adonner au plaisir du jardinage. Mais le jardin n’est pas une fin.

Car le jardin ne peut être qu’un ordre, c’est un indicateur, où les chiffres exacts du rapport de l’homme à la nature doivent apparaître comme il se doit. C’est un ordre aussi au sens de la mesure, de l’éducation et de la sauvegarde – car tous les ordres sont aussi cela. Ce que l’homme partage avec la nature, ce qu’il lui demande et projette sur elle, désire et refuse, il se peut que tout cela devienne chant et poème, ou bien musique et philosophie, ou bien mythe et religion, mais au sein du monde visible, il faudra que tôt ou tard cela devienne un jardin, si cela doit se rendre visible; et se rendre visible, et pas seulement audible et pensable, c’est un irrésistible besoin de l’homme, englobé, en même temps que tous les instincts plastiques de l’espèce humaine, dans cet unique instinct primitif : donner naissance à la structure. Le jardin ne lui est donc pas seulement permis, il lui est aussi prescrit.

Sans jamais l’utiliser comme une métaphore (ce sillon ayant déjà étant creusé jusqu’en ses tréfonds…), Rudolf Borchardt fait du jardin l’occasion de parler de ceux et celles qui, dans leur infinie diversité, l’ont conçu ou continuent de l’amender. En s’attachant maniaquement à détailler ce qu’est un jardin (dans ses conditions de possibilité aussi bien pragmatiques que conceptuelles), peu à peu c’est l’homme dans le jardin qu’il révèle. Dans le rapport qu’il découvre alors entre un être et l’une de ses créations particulières se découvre l’essence même de tout rapport humain. De celui de l’homme à la chose. Comme de celui de l’homme à l’homme.

Mais partout où l’esprit s’exprime dans des choses, les choses sont à la fois elles-mêmes et toute leur histoire, et si l’on ne connaît pas toute cette histoire, on est semblable à celui qui ne boit du vin que pour la soif et ne sait pas, comme les mouches, pourquoi il titube.

Mais aussi, oeuvre fraternelle et humaniste, Le Jardiner amoureux est une magnifique oeuvre de littérature…

L’homme, ce demi-dieu, qui à gauche d’une haie de hêtres édifie le nouveau jardin de l’Angleterre et du monde entier, et à droite de celle-ci fait ce qu’il faut, tel un cultivateur de maïs qui coupe les épis et enfouit le feuillage, pour exagérer délibérément une forme naturelle en vue de la simple production de ce chef-d’oeuvre éphémère de ses caprices de créateur, touche au deux pôles de son espèce qui n’est qu’à demi-mortelle. Il expie l’extrême de la domination dans l’extrême de la servitude, il parle ici en dominateur pour s’effacer ailleurs, il s’aliène jusqu’à ne plus sentir cette même nature qu’il reconstruit, une fois retrouvée la force de la sentir, tantôt traquant, tantôt fuyant tantôt le metteur en oeuvre d’une élégance que la prompte déception à la fois décourage et aiguillonne -, une élégance dysharmonique, qu’il réharmonise seulement à partir du vase -, tantôt l’âme d’une nostalgie parvenue à son but. Nous sommes deux voix : la vérité ne réside pas au milieu.

Rudolf Borchardt, Le jardinier amoureux, 2019, Circé, trad. Sibylle Muller.

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