« Le livre des rois » de Ferdowsi.

Imaginez une bibliothèque sans l’Illiade ou l’Odyssée. Pire, imaginez qu’il ne vous soit pas même possible d’acheter dans votre langue une version complète et respectueuse du texte d’Homère. Et transposez cette situation à des textes unanimement considérés comme iconiques pour le lectorat francophone, qu’ils soient originellement en langue française ou pas : Les Milles et une nuits, le Mahabharatta, la Chanson de Roland, le Roman de Renart, Les essais de Montaigne, etc. Même si vous ne vous piquez pas d’érudition, ni n’avez nécessairement l’intention de les lire, l’indisponibilité de ces textes dans votre langue vous paraitrait incontestablement étrange. Jusqu’il y a encore un mois, c’était pourtant bien le cas d’un livre absolument essentiel de la culture mondiale : Le Livre des Rois de Ferdowsi, dont n’existaient en français que de rares, vieilles et partielles traductions en prose. Sa traduction complète et versifiée est donc bien un évènement majeur.

Telle est bien la nature de ce monde insensé, Que le moindre vent suffit à l’ébranler.

Composé en persan par Ferdowsi, un poète dont on sait fort peu de choses, au tout début du 11 ème siècle de l’ère chrétienne, Le Livre des Rois est un véritable monument de la culture iranienne. En 50 livres de longueurs variables, Ferdowsi mélange événements mythiques, légendaires et historiques à des considérations morales, théologiques ou politiques. De la création du monde au premier siècle de l’ère musulmane, il conte les hauts et bas faits de l’empire perse. On y retrouve le Simorgh, l’oiseau mythique, Rostam le combattant légendaire et Rakhch, son cheval, les rois Manoutchehr ou Fereydoun, la princesse Roudabeh, l’esprit du mal Ahriman et une pléiade de personnages, quelques-uns réels, la plupart non. Fort de ses 60.000 distiques, un peu à l’image de ce que fera La Divine Comédie dantesque pour la culture italienne, il fondera la langue et la culture persanes. En recyclant dans une langue ne disposant pas jusqu’alors d’écrits de prestige des éléments ancestraux de sa culture et en inventant d’autres avec une imagination prodigieuse, le poète a conféré aux deux, la langue et la culture, une assise et une reconnaissance qui dépassera les frontières de l’Iran. Dès sa parution, Le livre des rois s’est ainsi imposé dans le monde perse, mais aussi dans les mondes arabe ou turc, comme une pièce maitresse de ces trois cultures. En leur sein, il donna lieu à d’innombrables copies, imitations et illustrations et en est encore aujourd’hui une pièce charnière.

Souvent, on débute la lecture d’un texte cardinal de l’histoire – a fortiori quand il est d’une culture étrangère à la notre – plus avec l’œil acéré de l’ethnologue en herbe qu’avec celui, déluré et confiant, du « lecteur du dimanche ». Comme si on s’apprêtait inconsciemment à y trouver plus d’édification que de plaisir. Comme si la découverte, toujours jugée trop tardive, d’un texte dit « classique », devait être rédimée par le sacrifice du plaisir que peut procurer normalement la lecture. C’est peu dire que cette première traduction versifiée de cette œuvre majeure et colossale (1.700 pages, 120.000 hendécasyllabes) fait mentir cette mauvaise habitude. Le Livre des Rois se découvre d’emblée comme une lecture aussi captivante que ludique. Et cela, non seulement parce qu’il parait (ré)activer les ressorts merveilleux d’une lecture enfantine (autrement dit, on y lit bien des histoires de héros fougueux, de princes, de bravoures et de traitrises) mais aussi parce que les faits, personnages et mécanismes narratifs nous semblent étrangement reconnaissables. Et c’est à cet instant qu’on prend réellement la mesure du joyau. Alors que ce texte n’est donc traduit que fort tardivement en français (c’est un euphémisme), son extraordinaire puissance esthétique lui a permis d’essaimer même dans des cultures ou des langues qui le snobaient. Par la bande, comme par devers elles, quelque chose y est déjà passé, qui donne alors ici moins lieu à découverte qu’à réminiscence. L’étrange familiarité qu’on y décèle est l’incontestable signe de sa force.

Ferdowsi, Le Livre des Rois, 2019, Les Belles Lettres & Geuthner, trad. Pierre Lecoq

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