« Le monarque des ombres » de Javier Cercas

Car le passé est un puits insondable et noir où l’on arrive à peine à percevoir des étincelles de vérité, et de Manuel Mena et de son histoire, ce que nous savons est sans doute infiniment plus petit que ce que nous ignorons.

Alors qu’il se considère comme étant situé à gauche de l’échiquier politique, Javier Cercas est issu d’une famille originaire d’un petit village d’Estrémadure qui défendit pendant la guerre civile espagnole les idéaux franquistes. Figure emblématique de cet engagement, Manuel Mena, grand-oncle mort en engagé volontaire à dix-neuf ans sur le front de l’Ebre pèse sur la mémoire familiale d’un poids inversement lourd à celui des faits qui détaillent sa brève existence. Alors qu’il continue depuis longtemps à amasser des renseignements sur le martyre familial, peu à peu le passé s’éclaire, comme la possibilité de lui donner une place dans un livre.

D’ailleurs, peut-on être un jeune homme noble et pur et en même temps lutter pour une mauvaise cause?

Une guerre civile trouble les frontières morales. Et, si le temps qui passe permet peut-être d’y jeter un regard plus rasséréné, empreint qu’il est de la connaissance des conséquences, jamais ne semblent résolues définitivement les questions qui étaient à l’origine des clivages meurtriers. Javier Cercas semble ici répondre à une double nécessité : interroger une période troublée via l’histoire de l’un de ses acteurs disparus, et questionner, dans son rapport à ces interrogations-là, le rôle et la place de la littérature. Acteur et rapporteur de l’Histoire – comme l’est in fine tout auteur – l’écrivain est autant le fruit que le dépositaire de celle-ci. Alors que d’aucuns nieront ou invisibiliseront ces liens, Javier Cercas a pris l’habitude de mettre à nu, en même temps que l’Histoire, les mécanismes de sa narration. Cela sans doute car, dans le cas d’une guerre civile, l’oubli est outil même de l’Histoire. Car, alors qu’on est sous le joug de la crainte de réveiller la douleur de plaies toujours à vif, la discrétion, la tempérance, le respect du deuil, peuvent prendre les teintes de l’inconscience. Ce que nous rappelle Cercas, c’est que  la révélation de l’Histoire est encore de l’Histoire.

Alors certes, Javier Cercas donne des réponses. Il prend parti. On peut le regretter et penser que l’explication déforce la richesse du processus. Qu’il n’était nul besoin qu’il se positionne. Mais il reste toujours et les questions et la nécessité de se les poser, encore et encore…

Javier Cercas, Le monarque des ombres, 2018, Actes Sud, trad. Aleksandar 

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