« Le musée de l’inhumanité » de William H. Gass.

musée de l'inhumanitéNe jamais achopper, juste passer.  Glisser.

Joseph Skizzen est un fils d’immigrés ayant fui leur terre natale peu avant le début des hostilités de la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier, via l’Angleterre, aux Etats-Unis.  Et cela, comble de l’imposture en ces temps troublés (ah l’euphémisme!), en se faisant passer pour juifs.

Ah! être communs, carrément quelconques.  Voire normaux.

Après que son père ait abandonné sa famille sans laisser de trace, Joseph décide de consacrer son passage ici-bas (ah l’expression consacrée!) à y laisser une trace aussi discrète que possible.

il prit soin d’effacer toutes traces qu’il avait laissées ; il aurait rassemblé sa respiration, aussi, si cela avait été possible.

Vendeur dans un magasin de disques, bibliothécaire puis professeur de musique, Joseph cultive, hormis une passion pour la musique – et Schoenberg et la musique atonale en particulier – une autre, plus étrange (quoique), pour les actes les plus sombres qui aient émaillé l’histoire humaine.  Ainsi, dans une des pièces de la maison qu’il habite seul avec sa mère, il collectionne les coupures de presse, les articles, les photographies, les livres, bref tout ce qui peut témoigner des divers et ingénieux procédés que l’homme a pu inventer, depuis qu’il est homme, pour faire du mal à l’homme.

La race humaine croit que ce train roule pour le plaisir alors qu’il bing qu’il tchroïnk qu’il crac qu’il zing qu’il chtoïnn qu’il tr trr trote – cornes en berne et queue basse – satan toujours omniprésent – et tous les veaux voués à l’éviscération.

Obsédé par une phrase qui devrait rendre compte de son hésitation à souhaiter que l’être humain soit sauvé ou non, et qu’il retravaille sans cesse, il s’enferre peu à peu dans la misanthropie.  Mais une misanthropie qui se veut moins détestation de l’espèce humaine que dédain lucide.  Et qui puise ses raisons profondes dans ce désir (et cette impasse) de rester pur.

où aller, franchement, pour rester pur – pire, qui être pour rester tolérable?

Seule voie raisonnable pour qui désire rester vierge de tout mal, « passer simplement » dans cette vallée de larmes, sans y peser, ne va pas de soi.  Une vie simple, à l’écart, dissimulée, choisie en raison même des risques que le moindre mouvement peut faire courir à l’autre, cette vie ne va pas de soi.  Non que les renoncements qu’elle suppose soient lourds à supporter pour qui cherche à « rester pur ».  Mais c’est l’autre lui-même qui ne tolère pas ce retrait.  Et la dissimulation, le « passer outre », le glissement dans la vie, devient une conquête.  Comme s’il s’agissait moins « ici-bas » de ne pas commettre « le mal » que de s’en arracher.  Comme s’il nous constituait.  Comme si c’était Adam lui-même qui était issu du mal, cela bien avant qu’un geste vers une pomme ne l’y jette.

Pour questionner aussi profondément cette responsabilité qu’est être, il fallait une écriture comme capable d’hésiter.  Il fallait organiser la phrase pour montrer que nos vies ne peuvent être que des impostures.  Mais en montrant que la phrase elle-même en est une.  Et celle de Gass qui se fond dans les musiques qu’affectionne Joseph Skizzen, tour à tour en achoppant sur ses doutes ou en épousant les linéaments, est cette superbe imposture qui permet de sonder les troublants et vertigineux pans sombres de notre inhumanité!

Vous avez passé votre vie de menteur à réarranger de façon obsessionnelle les mots dans cette phrase que vous souhaitez prononcer devant l’humanité.

William H. Gass, Le Musée de l’inhumanité, 2015, Cherche-midi, trad. Claro.

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