« Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective » de Raphaël Liogier.

De la fascination de l’Europe du 19ème pour les musulmans à la paranoïa de nos jours, Raphaël Liogier tente de décoder de quoi cette évolution est la trace.  Il s’attache d’abord à démontrer par les chiffres l’ineptie de sentiments pourtant bien ancrés dans l’imaginaire collectif.  Ainsi, ceux-ci prouvent que non, les musulmans d’Europe ou d’ailleurs ne sont pas plus féconds que les autres.  Non, l’Islam ne pourra jamais submerger l’Europe dans les 20 ans, ce qu’annonce à cris d’orfraie nombre de tenants de cette thèse, car il faudrait 600 ans au rythmes démographique et migratoire actuels (ceux-ci étant d’ailleurs à la baisse) pour que 5.7 % (estimation haute) de la population européenne submerge le reste.

Le musulman de chair et d’os s’est littéralement volatilisé au profit d’un principe métaphysique, celui de l’ennemi insaisissable d’une identité européenne introuvable.

Chaque chose en lui fait signe et sens.  Une barbe n’est plus une barbe mais une vélléité guerrière.  Un voile n’est plus même un signe religieux mais le signe que l’on s’oppose à qui n’en porte pas.

Dans la perspective univoque de la démonologie anti-islamique, chaque signe d’islamité forme les rhizomes d’un complot. L’ostensible cache plus qu’il ne montre.

Le musulman n’est plus incarné.  Il n’est plus qu’une idée, une essence défaite de réalité.  Le musulman n’est plus père, ni mari, ni fils.  Il n’est plus à la recherche de bonheur ou de plaisir.  Il n’est plus sujet.  Il est une figure impersonnelle, sans traits qui en distingue d’éventuelles parties.  Mais pourvue de traits qui ne servent qu’à le distinguer de l’autre.

il reste toujours le « même » au-delà de toutes ses différences concrètes, mais le « même » toujours absolument différent de « nous » , l’ « autre » par essence.

Il n’est plus même un ennemi, mais une idée, parfaite, de l’ennemi.  Et c’est en cela qu’il trouve son utilité.

Une bataille peut être menée parce qu’il y a un ennemi.  Le mythe de l’islamisation redonne un sens aux choses.

C’est en cela que le mythe de l’islamisation trouve toute sa force.  Là où l’identité européenne ne trouve aucun terreau où se fonder, elle trouve dans son délire islamophobe contre laquelle s’unir.

Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012.

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(4 commentaires)

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    • aretz on 30 mars 2014 at 13 h 28 min
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    D’accord avecMarc Reisinger.  » L’identité européenne ne trouve aucun terreau où se fonder », accusation abracadabrante, l’Europe cherche à défendre sa vision démocratique de la société et notamment l’égalité des hommes et des femmes, le respect des enfants, des animaux, de la nature. Et elle a fort à faire.

    1. Monsieur Reisinger dévie complétement l’intérêt du livre de Liogier et semble biaiser un peu facilement vers certains cieux. Il ne s’agit ici nullement de défendre une Europe ou une autre mais du DEMONTAGE D’UN MYTHE. Objectif qu’il atteint!!! Dévier vers les marges du livre comme le tend à faire Monsieur Reisinger est soit malhonnête, soit être sous l’emprise d’obsessions très communes. Quant à votre remarque, elle suggère (hors sujet de notre chronique de ce livre) que cette défense de l’Europe doive forcément se diriger contre une menace extérieure à celle-ci (comme si rien ne menaçait cette même Europe en son sein) et que celle-ci se nomme Islam. L’histoire et les faits prouvent le contraire! Le reste est simplismes, fantasmes et opinions!

    • Marc Reisinger on 7 décembre 2012 at 13 h 30 min
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    Une vision paranoïaque de l’islam?

    « Un mot étrange commence à imprégner les débats publics dans la plupart des sociétés européennes : islamisation. Les musulmans, dont le nombre s’accroîtrait dangereusement, chercheraient à submerger et, in fine, à dissoudre les cultures nationales ». Pourtant, selon Raphaël Liogier, l’idée selon laquelle l’Europe et la France en particulier seraient en phase d’islamisation relève purement et simplement du mythe.

    L’anxiété collective à l’égard d’un débordement démographique en Europe remonte à l’époque des Trentes Glorieuses, années de prospérité d’après-guerre. Il s’agit de la face ténébreuse et angoissée du complexe colonial, qui a motivé en grande partie la politique de décolonisation : « Nullement le souci de rendre leur souveraineté à des peuples agressés, mais la volonté d’éviter l’envahissement à long terme ».

    L’angoisse de submersion démographique s’est aujourd‘hui entièrement focalisée sur l’islam. Pourtant les musulmans ne représenteraient que 4% de la population de l’Union européenne. Qu’en est-il du taux de natalité, qui pourrait faire flamber cette proportion ? La plupart des pays à majorité musulmane sont en pleine transition démographique : Iran, Turquie, Maghreb se rapprochent de taux de fécondité assurant à peine le renouvellement des générations.

    Quant aux populations musulmanes immigrées en Europe, leur fécondité se situe aujourd’hui en dessous du seuil de renouvellement. La proportion de musulmans dans la population générale ne devrait donc pas augmenter mais à terme se réduire. En ce qui concerne le risque de « déferlement migratoire », le taux d’accroissement migratoire serait faible et « stable depuis près de 30 ans à peu près partout en Europe, en particulier dans l’UE ». Le nombre d’immigrés clandestins serait relativement faible. Qu’en est-il du nombre de conversions à l’islam ? Les chiffres connus montrent que le Royaume Uni, par exemple, ne risque pas de devenir un pays à majorité musulmane avant… 6.000 ans.

    A ce stade d’une démonstration assez solidement étayée Liogier marque incontestablement des points : la crainte d’un envahissement massif par l’islam est excessive. Cependant, entraîné par son élan, il poursuit son argumentation jusqu’à l’absurde, comme ces personnages de dessins animés qui ne s’aperçoivent pas qu’ils courent au-dessus d’un précipice.

    Car il reste à expliquer pourquoi tant de gens craignent l’islamisation, comme l’illustre un sondage de l’Ifop réalisé en 2011 : 76% des personnes interrogées pensent que « l’islam progresse trop en France » et 42% perçoivent cette religion comme une menace. Liogier ne voit aucun problème réel justifiant ces préoccupations majoritaires. Il rejette notamment l’idée que le niqab, la burqa ou le voile intégral seraient « nécessairement imposés par l’entourage » ou « contreviendraient à la dignité de la femme » : « Réfléchissons à la violence faite à ces jeunes femmes qui veulent montrer (…) qu’elles peuvent s’imposer des règles de vie contraignantes, (…) qu’elles rejettent une certaine société occidentale mercantile et consumériste ». On voit poindre le dernier avatar du gauchisme, « l’islamo-gauchisme ». Les femmes voilées manifesteraient leur révolte contre le capitalisme ! De même, si l’on trouve plus de 50% d’individus de culture musulmane en prison, c’est parce que « les délinquants font toujours majoritairement partie des groupes les plus fragiles économiquement ».

    Pas de problème d’antisémitisme non plus, même si « la figure du Juif peut incarner fantasmatiquement chez certains jeunes l’oppresseur ». Par un curieux raisonnement Liogier, qui ne peut nier les évidences comme l’assassinat d’Ilan Halimi et le massacre de Mohamed Merah, conclut que « cet antisémitisme est construit et entretenu par le spectre de l’islamisation ». On devine que quoi qu’il arrive, l’islam ne peut en être responsable : c’est nécessairement de notre faute.

    Faute que Liogier situe précisément à l’entrée de Napoléon au Caire en 1799. L’islamisme est né de cette humiliation, de « cette blessure narcissique ». Soit, mais n’est-il pas curieux que les conséquences pathologiques de ce traumatisme ineffaçable, ne se manifestent pas chez les musulmans, censés l’avoir subi, mais chez les Européens que Liogier considère comme massivement « obsédés » par une « vision paranoïaque » de l’islam ?

    1. Je ne peux être totalement d’accord avec la lecture que vous faites du livre de Liogier. Son propose s’ancre et se borne dans un démontage argumenté et étayé de cette fiction qu’est l’islamisation de l’Europe. Une réussite d’ailleurs selon vous. Qu’il aborde d’autres aspects (qui peuvent être causes ou conséquences de son sujet principal) est inévitable. Mais il ne nous a pas semblé que Liogier cherchait à tout crin des explications au phénomène qu’il dénonce, son but étant autre. Tout au plus se permet il d’en tisser quelques fils d’ailleurs moins historiques que simplement perceptifs. Faire des marges du livre des défauts (résultant plus de l’impossibilité d’être exhaustif) n’est plus parler du livre ou faire de celui-ci un autre fantasmé.

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