« Le nouveau nom » de Elena Ferrante.

le-nouveau-nom-ferrante (1)Il faut bien convenir qu’il est assez commun de nos jours – n’est-ce pas intemporel? – de faire forcément se disjoindre les ouvrages « grand public » de ceux qui peuvent « présenter un intérêt ». Les premiers ne s’adressant pas au lecteur exigeant qu’ils décevront – voire désoleront -, les seconds au lecteur moins assidu qui ne disposera pas des outils indispensables à les approcher. Plus qu’un constat évident séparant logiquement l’avant-garde du reste, on a parfois l’impression que ces clivages fonctionnent comme des principes à priori. Comme si tout livre devait receler en son sein les traces inaliénables de son appartenance à un public prédéfini. Comme s’il s’agissait – dans le chef de l’auteur – de d’abord correspondre à un public visé plutôt que d’établir après écriture – dans le chef de l’éditeur – une stratégie visant à le vendre mieux. S’il existe bien évidemment nombre de livres qui correspondent à ce schéma de fabrication, plus que de pensée, l’existence et le succès de ceux-ci nous étonnera toujours moins que les dichotomies qu’ils suscitent : ce qui se vend beaucoup est nul, ce qui est vraiment original ne se vend pas. Il n’y aurait de succès qu’honteux et d’acte vraiment créatif qu’héroïquement ignoré.

Alors oui, « Phèdre » fut un four complet, Deman imprimait chaque recueil de Mallarmé à cent exemplaires et Jean-Pierre Martinet mourut dans l’anonymat le plus complet… Mais Hugo vendait par fournées, Le Décaméron fut un Best-seller et La métaphysique aristotélicienne (sisi) fut dès ses débuts abondement copiée… Au vu de l’histoire, cette construction d’apparence si solide se fissure bien vite. Il reste que, même bancale, cette vision d’une littérature par essence clivée entre le Best-seller idiot et le chef-d’oeuvre invendable reste aujourd’hui très dominante. Il faut dire aussi que cette grille d’analyse permet – ce qui n’est pas rien – de légitimer le peu de succès de n’importe quoi par son intérêt, retournant comme un gant un constat au demeurant boiteux en une rassurante et imbécile logique.

La saga de Elena Ferrante est précisément de ces œuvres qui dérangent cette séparation « oeuvre-d’avant-garde-chiante-chez-un-petit-éditeur-qui-vend-pas vs la grosse-daube-vendue-par-camions-à-des-décérébrés-par-un-gros-méchant-éditeur ». Contant les tribulations de deux amies dans la Naples des années soixante, l’auteure nous offre à la fois un redoutable page-turner, une subtile satire sociale et historique, une tendre histoire d’amitié, une lucide peinture de ce qu’est être une femme à l’orée du siècle passé. Et surtout, très loin des vaines tentatives de rénovation à tout prix d’un genre en y sacrifiant l’intelligence du lecteur en sus de son plaisir, aux antipodes des querelles de courants ou de mouvances, elle nous offre une vraie et grande leçon de littérature.

Elena Ferrante, Le nouveau nom, 2016, Gallimard, trad. Elsa Damien.

 

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