« Le nuage et la valse » de Ferdinand Peroutka.

Pour monsieur Mautner, le fait qu’Hitler soit végétarien et abstinent était de mauvais augure. Le végétarien avale à toute vitesse son soufflé au riz, et après, il a trop de temps pour le reste. L’abstinent s’ennuie, et il a tôt fait de se dire qu’il y a peut-être trop d’inégalités dans le monde, que les gens devraient être plus honnêtes, ou plus raisonnables, ou complètement différents, et qu’il faut faire quelque chose. En comparaison, le buveur est un homme aimable, assis devant son petit verre et content de son sort, il laisse le monde suivre son cours. Le pire, c’est le végétarien et l’abstinent en une seule personne. Hitler, messieurs, porte de hautes bottes. De hautes bottes pour une longue marche.

Dès l’invasion/annexion de son pays par les troupes allemandes, Karel Novotný, banquier Praguois confondu avec un homonyme communiste, est arrêté et envoyé en camp de concentration. Autour de lui, plus proches ou plus lointains, monsieur Kraus, monsieur Pokorný, Hanička, le commissaire Jänike, l’Hauptscharfürher Sommer, Eva Braun, Hitler… autant de personnages qui permettent à Ferdinand Peroutka de traverser le cours de l’histoire.

Tu vois, par moments, je me demandais pourquoi il avait fallu que je liquide un homme que je ne connaissais pas, mais après, je me suis dit que justement, il était important que je ne le connaisse pas. C’était bien vu. Le dévouement total, c’est quand on ne sait pas ce qu’on va faire et qu’on n’a pas envie d’y aller, mais qu’on le fait quand même, pour des raisons supérieures. Et après, quand on est rentrés par le train, on s’est rendu compte qu’on était soudés, on était gentils, on se souriait. Ça me faisait du bien. On n’était plus tout seuls, on avait des camarades et on était le camarade de quelqu’un. On savait qu’on pouvait compter les uns sur les autres.

On ne compte plus les auteurs qui se sont intéressés à la seconde guerre mondiale et à la mécanique exterminatrice nazie. Plus ou moins réussies (l’esthétique rime moins qu’on le croit avec l’éthique), peu ou prou intéressées (la cruauté est toujours vendeuse), leurs tentatives sont toujours l’occasion importante de revenir, encore et encore, sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire. Écrire pour éviter l’oubli est toujours salutaire. Mais l’acte de mémoire est d’autant plus efficace s’il est pensé aussi bien documentairement que formellement.

Il n’y a pas de pathos dans Le nuage et la valse. De même ne s’y complaît-on jamais dans l’exposition de la souffrance. En variant les focales, les registres du discours, en passant fréquemment et habilement d’un personnage à un autre, Ferdinand Peroutka évite subtilement que le lecteur ne se laisse aller à une empathie qui le submergerait. En maintenant une distance entre son sujet et son lecteur, il maintient ainsi ce dernier dans un état de vigilance critique. Vigilance qui ne lui interdit certes pas de s’identifier aux personnages, mais qui l’enjoint à reconnaître et faire sienne l’absurdité de leur situation plutôt que leur douleur.

Les écrivains parleront de cette époque pendant des décennies. Ils ne sauront pas tout. Ils découvriront beaucoup de choses grâce à des photographies, mais il leur manquera les détails. Ils ne sauront pas qu’un coq a chanté au moment où un homme vivait ses derniers instants. Ni que les camps de concentration, du matin au soir, étaient envahis par une odeur de rutabaga avarié, et ils ne sauront rien de la puanteur dans la salle d’attente de la Gestapo.

La vie est absurde. La guerre le révèle. L’après-guerre le confirme. Mais quand même, toujours, un nuage blanc passe et quelque part une valse résonne…

Il existe des mots qui nous aident à vivre comme on l’aurait souhaité. Nous les propulsons devant nous puis nous courrons derrière.

Ferdinand Peroutka, Le nuage et la valse, 2019, La Contre Allée, trad. Hélène Beletto-Sussel.

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