« Le Reporter Enragé » de Egon Erwin Kisch.

egon erwin kisch« Regarde, le deuxième, sur le deuxième banc, on dirait Kisch! » « Oh, ça serait bien de lui, ça… »

Comment les hasards du football peuvent mettre un journaliste sur la piste d’une énigme particulièrement sensible de l’histoire, quelles sont les coulisses d’un lieu de culte tel que Lourdes, a quoi ressemble la prison de Sing Sing de l’intérieur, ou les lieux d’accueil pour sans-abris de Whitechapel : si l’information peut vous arriver favorisée par la destinée, la plupart du temps elle se déniche.

Nous ne nous expliquons pas pourquoi la grille que nous franchissons est dorée, mais ce dont nous sommes sûrs c’est que nous n’avons jamais vu un spectacle d’horreur comparable à celui qui s’offre à nos yeux.  Nous avons beaucoup vu, lu et entendu, mais nous ne nous attendions pas à cela.

Le journalisme de E. E. Kisch est d’abord le récit de expérience d’un homme confronté à son objet d’enquête.  Il « mouille sa chemise » et c’est d’abord cela qui transparaît.  Résolument de terrain, le journalisme du Praguois ne se limite cependant jamais au catalogue de faits. S’il exhume les faits, en allant les extirper au plus profond, ce n’est pas pour eux, mais pour ce dont ils sont la marque. Lourdes n’est pas le signe d’une croyance mais de sa marchandisation, Sing Sing est une prison, certes, et sans doute l’une des pires, mais par les excès dont elle témoigne, elle renvoie à l’exclusion de facto de certains de ses membres sur lequel se fonde notre société, l’organisation des centres d’accueil pour sans-abris de Whitechapel, « offrant » à ceux-ci un gîte aussi étroit qu’un cercueil, semble les assimiler déjà à des rebuts.  Des faits crus n’émerge rien.  Il leur faut une rage sourde qui les fait signifier.

Les affaires sont les affaires.

Irrévérencieuse, resserrée, la plume du journaliste enragé, si elle prend ouvertement position, n’en occulte pas pour autant la rigueur d’observation qui la nourrit.  Et la précision du langage qui en rend compte, si elle permet à cette rage de mieux sourdre, ne retire rien à la valeur strictement documentaire des faits.  Egon Erwin Kisch réussit la gageure d’être au plus près du réel, de s’y montrer soi-même engoncé, d’en poindre précisément l’injustice, mais sans le dépareiller, sans, dans le désir de mieux l’outiller pour la révolte, en faire autre chose que ce qu’il n’est.  C’est de la rage ET du document.  Mais aussi, comme dans cet article sur Chaplin, dans lequel il parvient à faire surgir une émotion « à la Chaplin » en le décrivant précisément à la recherche de cette émotion, une immense tendresse…

Pourquoi n’a t’on jamais tenté de fixer Charlie Chaplin au travail, dictant, ordonnant, mettant en scène, interprétant, lui dont l’influence n’a pas d’équivalent dans toute l’histoire de la scène.

Egon Erwin Kisch, Le Reporter Enragé, 2015, Cent Pages, trad. Danièle Renon & Alain Brossat.

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