« Le ring invisible » de Alban Lefranc.

mohamed aliLe 27 août 1955, Roy Bryant, J.W.Milam, et quelques autres étaient allés chercher Emmett Till chez son oncle Moses, à 3 heures du matin.  Ils avaient défiguré l’adolescent, ils avaient jeté son corps à la rivière.  Les jours suivants, le shériff jouait aux cartes, personne n’avait rien vu, mille choses pressantes pressaient les esprits.  Des vaches mettaient bas, la moisson accaparait les mains.  Et pourtant, les preuves étaient si flagrantes et les assassins tellement couverts de sang qu’il fallait bien, par une espèce de dérision, faire semblant de les arrêter.  Une fois acquittés en moins d’une heure par un jury blanc, et bien certains qu’ils ne pourraient plus jamais être inculpés, ceux-ci racontaient la nuit avec force détails au reporter du Look Magazine, contre quatre mille dollars.  « That’s what happens to smart niggers, concluait Roy Bryant.  Well, what else could we do? »

Cassius Clay junior a treize ans alors.  Et il voit la rage de son père Cassius Clay, ce fabriquant d’enseignes publicitaires dont on sait (c’est leur but) ce qu’elles proclament mais jamais le soin qu’un artisan y a mis, il voit la rage donc de ce père se muer en une violence qui ne sera que de mots, qui se fera sourde, profonde mais stérile, « boue de mots charriés par des litres de bière ».  Et de cette rage qu’il lit dans son père, Cassius Clay en fera le moteur de ses combats.

Ecoute Emmett, écoute ma promesse : toi qui n’as plus de visage, je te donnerai le mien.

Cassius Clay, ce sera aussi l’histoire de la découverte d’un phrasé.  D’une parole qui vient d’abord au boxeur pendant le combat.  Puis qui le précède, comme s’il voulait lui faire acquérir la valeur d’une prophétie.  Comme si les insultes ne pouvaient adopter leur valeur entière que dans l’incantation d’un oracle.  Et son verbe, comme sa vie, prend la force des coups qu’il assène.

les mots qui sont au fond du silence quand on se penche au fond du silence.

Et la phrase d’Alban Lefranc est tout entière au service de ce rythme.  A la fois celui des mots d’Ali et celui de ses pas, comme de danse, qui tournoient autour de l’adversaire.  Où l’on sent le craquement des phalanges, le grincement des muscles, le souffle des poings qui se frôlent.

tes adversaires qui se précipitent dans la brèche en piaffant mais ne rencontrent que le vide, l’ancien corps de Cassius, le corps du moment d’avant, qui n’est déjà plus.

Alban Lefranc, Le ring invisible, 2013, Verticales.

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